VINGTIEME_ SIECLE_2

 

Léon Dierx

Francis
Vielé-Griffin

André Theuriet

Albert Lozeau

Jean Aicard

Jules Breton

Alfred Garneau

Lucien Paté

Henri Beauclair

Arsène Vermenouze

Louis Chadourne

Aristide Bruant

Albert Ferland

Maurice du Plessys

 
         
         
         
        Suite...

 

 

 

  Je suis venu te dire que je partais ...

Serge Gainsbourg

Je suis venu te dir'que je m'en vais
et tes larmes n'y pourront rien changer
comm'dit si bien Verlaine "au vent mauvais"
je suis venu te dir'que je m'en vais
tu t'souviens des jours anciens et tu pleures
tu suffoques, tu blêmis à présent qu'a sonné l'heure
des adieux à jamais
oui je suis au regret
d'te dir'que je m'en vais
oui je t'aimais, oui, mais- je suis venu te dir'que je m'en vais
tes sanglots longs n'y pourront rien changer
comm'dit si bien Verlaine "au vent mauvais"
je suis venu d'te dir'que je m'en vais
tu t'souviens des jours heureux et tu pleures
tu sanglotes, tu gémis à présent qu'a sonné l'heure
des adieux à jamais
oui je suis au regret
d'te dir'que je m'en vais
car tu m'en as trop fait- je suis venu te dir'que je m'en vais
et tes larmes n'y pourront rien changer
comm'dit si bien Verlaine "au vent mauvais"
tu t'souviens des jours anciens et tu pleures
tu suffoques, tu blêmis à présent qu'a sonné l'heure
des adieux à jamais
oui je suis au regret
d'te dir'que je m'en vais
oui je t'aimais, oui, mais- je suis venu te dir'que je m'en vais
tes sanglots longs n'y pourront rien changer
comm'dit si bien Verlaine "au vent mauvais"
je suis venu d'te dir'que je m'en vais
tu t'souviens des jours heureux et tu pleures
tu sanglotes, tu gémis à présent qu'a sonné l'heure
des adieux à jamais
oui je suis au regret
d'te dir'que je m'en vais
car tu m'en as trop fait

Serge Gainbourg

Ca fait quinze ans déjà
Que Guinzbarre s'est bourré.
Ca fait quinze ans déjà
Que Gainsbourg s'est barré...
 
Olga Bluteau

 

Albert Ferland
 (1872-1943) 

La Clochette

Clochette 
D'argent, 
Va, jette 
Souvent 
Ta note, 
Qui trotte 
Et flotte 
Gaîment.

Résonne
Longtemps
Entonne
Tes chants,
Qu'entraîne
L'haleine
Sereine
Des vents

Tu mêles
Tes voix,
Si grêles
Parfois,
A celles
Des belles
Donzelles
Aux bois

Quand vole 
Ton bruit 
Frivole 
La nuit, 
Zéphire 
Soupire, 
Ma lyre 
Frémit.

 

 

                             Jean Aicard
                           (1848-1921)

Ma Mère
Ma mère, que j'aime beaucoup 
M'a donné tout.
J'aimerai cette bonne mère
Ma vie entière.
Elle m'a soigné tout petit ;
On me l'a dit.
Elle a balancé ma couchette
Blanche et proprette ;
M'apprit à marche, pas à pas,
Tenant mon bras ;
À dire un mot, puis à tout dire,
Même à sourire.
Quand elle est là, je ne crains rien,
Je l'aime bien !
Si je pleure, elle me console
D'une parole ;
Et vite son baiser chantant
Me rend content.
Je veux rendre heureuse ma mère 
Ma vie entière ;
Travailler et l'aimer bien fort,
Jusqu'a la mort.

(La Chanson des Enfants)



Poème d'un charmant poète romantique, provençal d'idées mais restant français de langue.
Le nom de Jean Aicard est un de ceux qui honorent les lettres françaises, 
on ne peut le connaître sans souhaiter de le lire.
Mieux connu pour sa poésie, il a aussi écrit des pièces de théatre et des
romans tel que: "Le Roi de Camargue".
Il fut reçu à l'Académie française en 1909.


Maurice du Plessys 
(1864-1924)                               

 

La chanson d'un soir de tempête

J'ai sablé le vin, j'ai humé les roses ;
J'ai cueilli la fleur du plus beau baiser :
Je ne trouve plus au fond de ces choses 
De quoi me griser...

Les jours ont brillé sur ma tête pâle 
Sans m'apprendre rien du Tout qu'il y a : 
Mon coeur m'apparaît comme sort d'un châle 
Un camélia...

Jeunesse, éclair ! jours enfuis comme un rêve ! 
Flambeaux morts de gloire en cendre à mes pieds, 
Le Temps vous a pris comme un aigle enlève 
Les sanglants ramiers !

A mes pieds, des flots ô plèbe insultante ! 
Du lâche Destin prête-nom menteur ! 
Arrière, Avenir qu'attend sous la tente 
Achille et mon coeur !

Passions, passé, crache ça, mon âme, 
Comme ces hauts cieux d'éclairs déchirés 
Vident par cent trous dans les eaux leur flamme : 
Homme, ici mourez !

Non, vivons ! Mais si, dans l'atroce lutte, 
Je dois au vain flot céder le terrain, 
A ma lèvre expire en silence, Ô flûte 
Morte dans l'airain !

 

 

Aristide Bruan
   (1851-1925)

Un être extraordinaire et flamboyant qui a donné au gai Paris une renommée mondiale.
Grand ami de Toulouse Lautrec qui l'a immortalisé dans cette affiche suivante.
C'est de l'argot, mais du bel argot, avec de belles rimes.


Fantaisie triste

I' bruinait... L'temps était gris,
On n'voyait pus l'ciel... L'atmosphère,
Semblant suer au d'ssus d'Paris,
Tombait en bué' su' la terre.

I' soufflait quéqu'chose... on n'sait d'où,
C'était ni du vent ni d'la bise,
Ça glissait entre l'col et l'cou
Et ça glaçait sous not' chemise.

Nous marchions d'vant nous, dans l'brouillard,
On distinguait des gens maussades,
Nous, nous suivions un corbillard
Emportant l'un d'nos camarades.

Bon Dieu ! qu'ça faisait froid dans l'dos !
Et pis c'est qu'on n'allait pas vite ;
La moell' se figeait dans les os,
Ça puait l'rhume et la bronchite.

Dans l'air y avait pas un moineau,
Pas un pinson, pas un' colombe,
Le long des pierr' i' coulait d'l'eau,
Et ces pierr's-là... c'était sa tombe.

Et je m'disais, pensant à lui
Qu' j'avais vu rire au mois d'septembre
Bon Dieu ! qu'il aura froid c'tte nuit !
C'est triste d'mourir en décembre.

J'ai toujours aimé l'bourguignon,
I' m' sourit chaqu' fois qu' i' s'allume ;
J' voudrais pas avoir le guignon
D' m'en aller par un jour de brume.

Quand on s'est connu l' teint vermeil,
Riant, chantant, vidant son verre,
On aim' ben un rayon d'soleil...
Le jour ousqu' on vous porte en terre.





                              Louis Chadourne
                                                          (1890-1925)

Le Secret
Trésors des nuits et vous dons éclatants du jour,
Qui m'avez, ombre molle ou trop vivace flamme,
De tendresse ou d'orgueil dilaté tour à tour,
Ainsi donc je vous ai tenus en ma pauvre âme

J'ai senti sous ma peau se couler chaudement 
La sève de mes jours et l'été de ma vie, 
J'ai compté la douceur de chaque battement, 
Et de vivre ma chair fut sans cesse ravie.

Par grappes les instants comme des raisins mûrs, 
Ensanglantaient mes mains de leur tiédeur pourprée 
Et le Moi du présent tendant vers son futur 
Fiévreusement ainsi qu'une bouche altérée.

Et maintenant, je sais un bonheur plus certain 
Que la minute ardente et dont s'émeut notre ombre 
Mais dont l'éclair farouche, éblouissant et vain 
S'abîme pour jamais dans le passé sans nombre.

Je sais que l'Univers une fois possédé 
Est mien comme le sont ma joie et ma tristesse 
Que le multiple amour dont je suis habité 
Le vêt d'une éternelle et paisible richesse.

Que l'algue qui se ploie au sillage qui luit 
L'arôme ensoleillé des pins gras de résine ;
Que les étoiles dans les arbres, et le bruit
Du jet d'eau qui fait sangloter la nuit divine,

Que le fruit qui se gonfle et dont rit le verger
Que l'herbe qui se meut vers le soleil, la flamme
Souple, la terre et l'eau vivantes, l'air léger,
Que ce qui vit et meurt a pour centre mon âme

Je suis riche d'un monde impalpable et puissant
D'où naissent le bonheur et l'orgueil solitaires
La clarté que je vois, le parfum que je sens
M'enivrent d'un docile et quotidien mystère

Et c'est pourquoi, prunelle aveugle de la nuit, 
Ô Mort, je vais sans peur vers ta gloire inféconde 
Émerveillé de moi, je consens et te suis ; 
J'emporte en mes yeux clos le visage du Monde.

Arsène Vermenouze
(1850-1910)

EN PLEIN VENT

L'ESPAGNE

I

Nos émigrants d'antan étaient de fameux hommes ;
Ils allaient en Espagne à pied : les plus cossus
S'achetaient un cheval barbe, montaient dessus,
Et partaient. Travailleurs, ardemment économes,

La plupart au retour, rapportaient quelques sommes,
Quadruples et ducats, dans la veste cousus,
Et qui, par la famille, étaient les bien reçus.
Alors, on n'était pas douillet comme nous sommes :

Après tout un long jour de fatigue, on avait
La selle du cheval pour unique chevet ;
On partageait un lit de paille rêche et rare, 

 


Arsène Vermenouze

Avec des muletiers, grands racleurs de guitare, 
Des arrièros, nourris de fèves et d'oignons, 
Et l'on dînait avec ces frustes compagnons.

II

Le même plat pour tous ; pour tous, la même gourde,
Pleine d'un vin épais qui sentait le goudron ;
Et, tous, l’on s'empiffrait, à même le chaudron,
De pois chiches très durs et de soupe très lourde.

Autour du puchero l'on s'asseyait en rond,
Et chacun racontait son histoire ou sa bourde ;
Trop heureux quand un merle, une alouette, un tourde,
Venait corser un peu le menu du patron.

L'escopette pendue à l'arçon de la selle,
Et fiers de n'avoir guère allégé l'escarcelle,
Les émigrants étaient dehors au point du jour,

Par des sentiers poudreux, ou des routes fangeuses,
Contemplant les sierras lointaines et neigeuses,
Et vibrants sous la joie immense du retour.

III

Par les grands steppes nus de la Castille plate, 
Ils allaient, sans jamais regarder l'Occident,
Même à l'heure sublime où le soleil ardent 
S'y noie, en une mer de pourpre et d'écarlate.

Car ce n'est pas là-bas qu'est la terre auvergnate,
C'est vers le Nord ; là-haut, l'Auvergne les attend,
L'Auvergne l... A leur regard avide et persistant
Le vert frais et riant du doux pays éclate.

Eh ! que leur font Madrid, Burgos, Valladolid ? 
Ils y passent, sans même y coucher dans un lit, 
Et chevauchent – des jours entiers, sans voir un arbre,

Sous un soleil de feu – des montagnes de marbre, 
Où l'aigle plane au fond d'un ciel d'azur et d'or, 
Et toujours leur regard se tourne vers le Nord.

IV

Enfin, ils vont toucher la côte cantabrique, 
Et voici les versants pyrénéens français... 
Tout poudreux et tannés par le vent, harassés, 
Ils ont, sous leur chapeau, des teints couleur de brique.

Mais un léger zéphir, venu de l'Atlantique, 
Leur apporte une odeur de France : c'est assez ! 
Oubliant la misère et les labeurs passés, 
Ils s'enivrent, joyeux, du parfum balsamique.

Et, bien que n'étant pas, certes, de très grands clercs,
Ils ont de jolis mots, des mots naïfs et clairs,
Pour exprimer leur sentiment en l'occurrence :

" – C'est égal, dit l'un d'eux, je ne sais d'où ça vient, 
" Mais il n'est nul pays, dans le monde chrétien, 
" Non, nul pays, qui sente aussi bon que la France ! "

V

Or, un matin, le chef du groupe, un vieux barbu,
S'arrête : à l'horizon, dans le ciel doux et pâle,
La chaîne du Cantal, tout entière, s'étale
Voici la dent du Plomb, ce colosse trapu,

La corne du Griou, le pic svelte et pointu,
Le Puy Mary... C'est bien la montagne natale ;
Et ces gens, de nature un peu fruste et brutale,
Ces Arvernes au front volontaire et têtu,

Ces âpres chineurs, ces " roulants " aux dures âmes,
Se mettent à pleurer soudain comme des femmes,
Sans se cacher, leurs pleurs s'écrasant sous leurs doigts,

Oubliant l'espagnol, ils clament en patois ; 
Quo'i l'Ouvernho : li som ! et tous, à perdre haleine,
Brandissant leurs chapeaux, galopent dans la plaine.

Arsène Vermenouze, En plein vent (1900)

 

 

Henri Beauclair 
(1860-1919)

LESBIANA

N'ai-je pas pour toi, ma charmante,
Dis-le moi, fait encore assez ?
O ma délicieuse amante,
Toujours quelque ennui te tourmente
Quand tes yeux sont ainsi baissés.

Oh ! regarde-moi, bien en face,
Et réponds-moi très franchement,
Dis-moi, que veux-tu que je fasse ?
- Es-tu jalouse ? Que je chasse
Dès ce soir, mon dernier amant ?

Ah ! tu souris et ta main presse
Plus doucement encor ma main.
Commande, belle enchanteresse.
Puisque tu le veux, ma maîtresse,
Il ne reviendra plus, demain.

Je suis toute à toi, que m'importe,
Lorsque je baise ton front blanc,
Que cet homme soit à ma porte,
Et qu'il m'adore, et qu'il m'apporte
Son coeur à broyer, en tremblant !

Perle ! Diamant ! O fleur pure !
Jure que tes seins adorés
Et tes lèvres, grenade mûre,
Ne subiront pas la souillure
Vile des mâles abhorrés !

Laisse-moi dénouer tes tresses
Et dégrafer tes vêtements,
Pour les extatiques ivresses.
Il nous faut de douces caresses
Et de tendres enlacements !

(Les Horizontales, Novembre 1883) 















Lucien Paté 
(1845-1939) 



La Plainte

J'ai dit aux bois toute ma peine,
Et les bois en ont soupiré ;
J'ai dit mon mal à la fontaine,
Et la fontaine en a pleuré. 

Je l'ai dit à l'oiseau qui chante,
Et l'oiseau tristement s'est tu ;
Je l'ai dit à l'étoile ardente,
Qui par un signe a répondu.

Je l'ai dit à la fleur cachée
Dans l'herbe épaisse, sous mes pieds ;
Je l'ai dit à la fleur penchée
Sur ma tête, dans les sentiers.

Et vite, elles ont sur ma plaie
Répandu, prises de pitié
Fleurs de gazon ou de la haie,
Le parfum de leur amitié.

Ah, lorsque toute la nature
Ainsi prend part à mes douleurs ;
Quand le vent qui passe et murmure
Sur son aile emporte mes pleurs,

Voudras-tu pas aussi m'entendre,
Réponds, toi qui les fait couler,
Et, plus douce alors et plus tendre,
Voudras-tu pas me consoler ?

 

 

 

Alfred Garneau 
(1836-1904)

Poète Canadien.Alfred Garneau fit carrière comme traducteur au parlement et puis au Sénat.De son vivant, Garneau n'a publié aucun recueil et c'est son fils Hector qui en 1906 fit publier un oeuvre posthume des poème de son père.


Devant la Grille du Cimetière 

La tristesse des lieux sourit, l'heure est exquise.
Le couchant s'est chargé des dernières couleurs,
Et devant les tombeaux, que l'ombre idéalise,
Un grand souffle mourant soulève encor les fleurs.

Salut, vallon sacré, notre terre promise !...
Les chemins sous les ifs, que peuplent les pâleurs
Des marbres, sont muets ; dans le fond, une église
Monte son dôme sombre au milieu des rougeurs.

La lumière au-dessus plane longtemps vermeille...
Sa bêche sur l'épaule, entre les arbres noirs,
Le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille,

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs,
Cet homme la salue avec un geste immense...
Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence. 

 

 

 

Jules Breton 
(1827-1906)

Beau Soir d'Hiver

La neige - le pays en est tout recouvert -
Déroule, mer sans fin, sa nappe froide et vierge,
Et, du fond des remous, à l'horizon désert,
Par des vibrations d'azur tendre et d'or vert,
Dans l'éblouissement, la pleine lune émerge.

A l'Occident s'endort le radieux soleil,
Dans l'espace allumant les derniers feux qu'il darde
A travers les vapeurs de son divin sommeil,
Et la lune tressaille à son baiser vermeil
Et, la face rougie et ronde, le regarde.

Et la neige scintille, et sa blancheur de lis
Se teinte sous le flux enflammé qui l'arrose.
L'ombre de ses replis a des pâleurs d'iris,
Et, comme si neigeaient tous les avrils fleuris,
Sourit la plaine immense ineffablement rose.

 

Jean Aicard 
(1848-1921) 

 

La Bonne Maison

La maison où je vis est pareille à la ruche
Où les abeilles ont chacune leur travail.
Le vin est au pressoir, le pain blanc dans la huche,
Le grenier a du foin, l’étable du bétail.

Mon père est tisserand, ma mère ménagère,
Mes deux frères aînés soignent leurs deux bœufs roux,
Ma sœur est à le fois jardinière et lingère ;
Moi, je suis l’écolier. Je vis heureux chez nous.

Tout le monde y travaille et tout le monde y chante,
Car à tous le travail donne force et gaîté.
Nous n’avons jamais vu la déesse méchante
Qui sème tant de maux partout, l’oisiveté.

 

André Theuriet 
(1833-1907)

L’Asile du Bonheur 

Humble est la ferme, humbles les hôtes ;
Le vieux grand-père d’abord,
Aux épaules larges et hautes
Aux bras solides encor ;
Puis, mariés de l’autre année,
La fermière et le fermier ;
Puis le roi de la maisonnée,
L’enfant dans son nid d’osier.

Depuis un siècle, leur famille,
Dans cet enclos isolé,
Tient la charrue et la faucille,
Sème et moissonne le blé.
Le grand lit à colonnes torses
Sert depuis bientôt cent ans,
Et le même berceau d’écorces
A bercé tous les enfants.

La ferme est heureuse : pour elle,
Avril chante, mai fleurit ;
Pour elle la fraise nouvelle 
En Juin dans l’herbe mûrit ;
Le verger, pour elle, en automne,
Répand ses fruits à foison ;
Et l’enfant robuste lui donne
La joie en toute saison.




 

 Albert Lozeau 
(1878-1924)

Poète canadien qui dès l'âge de 18 ans fut atteint de paralysie et ne quitta plus sa maison, allant du lit au fauteuil, mais Albert s'adonna à la poèsie avec une belle âme très agile décrivant ses émotions et sa solitude.
Il fut membre de la Socièté Royale du Canada et Officier d'Académie du
Gouvernement Français.


Nocturne

Comme il fait bon d'être plusieurs quand il fait noir,
Et que nous subissions l'influence du soir,
Rêveur, chacun de nous écoutait sa pensée

Par le même silence intimement bercée.
La nuit mélancolique épanchait sa douceur
Avec un caressant geste de grande soeur,
Et nous voyions passer dans l'ombre transparente,

De temps en temps, soudaine, une étoile filante.
Le firmament d'été fourmillait d'astres bleus
Irradiant l'éther d'éclats miraculeux.
L'heure était si puissante et si pleine de grâce

Que chacun la sentait respirer dans l'espace,
Dans le frissonnement d'une feuille, ou le bruit
D'un insecte invisible et tournoyant qui fuit...
Ah ! ce recueillement qui vient avec mystère,

Et d'autant plus profond qu'il est involontaire !
La lampe s'est éteinte et le livre est fermé :
Nul ne songe à l'ouvrir, nul à la rallumer.
C'est dans son triste coeur, qu'éclaire la nuit noire,

Que chacun continue une émouvante histoire...
Rêve, ô supreme joie, ô consolation !
Baume qui nous guérit du mal de l'action,
C'est le soir qu'on vous sent descendre sur nos plaies

Et couler, comme par la pitié de mains vraies !
Et c'est vous qui dans les jours mauvais de combats
Nous faites prendre un peu patience ici-bas,
Et nous donnez, afin que nul ne se délivre,

La lâcheté peut-être héroïque de vivre !





 
   
   

 

 

Francis Vielé-Griffin 
(1863-1937)

  Matinée d’Hiver

Ouvre plus grande la fenêtre ;
L’air est si calme, pur et frais,
Que les ormeaux et que les hêtres
Sont tout vêtus et tout drapés,
De branche en branche, de neige blanche
Et que la haie et la forêt
Emmêlent des dentelles frêles,
Et le grand chêne ouvre ses ailes
De cygne blanc contre le ciel…
Sous le voile vierge de l’an neuf,
Le labour s’unit à la friche
Et la colline se mêle au fleuve,
L’arpent du pauvre au champ du riche ;
Un même manteau de silence
Vêt, de ses longs plis blancs et bleus,
La grand’route et le clos de Dieu.

Soudain le carillon s’élance
Et glisse sur la plaine, joyeux,
Come un patineur matineux
Tournoie et vire et recommence,
Rose d’aurore et de son jeu ;
Et l’hymne rose de ses joues,
Fleuries au seul baiser de l’air,
Chante en la voix des cloches claires ;
La neige rayonne autour de nous
Et t’encercle d’une lumière
Si froide que tes cheveux blonds
Brûlent – comme un or scintille et fond
Au creuset crayeux de l’orfèvre
Et que rires autour de nous
Montent, comme un encens de nos lèvres.

Car je t’ai chaussée, à genoux
D’ailes légères comme une aile d’aronde,
Et tu vas effleurant la vièrge glace bleue
Comme une aronde effleure l’onde,
Avant la pluie, à la Dame-d’Août,
Quand l’ombre même a soif et l’air lourd est de feu ;
Et je cherche l’été au fond de tes yeux bleus.

Poète spécial. Américain de père et de mère, l a vécu en France depuis l'âge de neuf ans.
Il est connu comme le poète de la Loire ; son élégie de 23 poème 
"La Partenza" à la gloire de la Touraine fut son principal chef-d'oeuvre.
C'est un poète qui a écrit toutes ses oeuvres en français en vers classiques et beaucoup en vers libres.

Il n'y a pas beaucoup de poètes américains qui nous ont offert leurs textes en français. Pour ceux qui sont intéressés, une petite recherche sur l'oeuvre de ce poète apportera sa propre récompense.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Léon Dierx 
(1838-1912)


Le Mancenillier
La jeunesse est un arbre aux larges frondaisons,
Mancenillier vivace aux fruits inaccessibles ;
Notre âme et notre coeur sont les vibrantes cibles
De ces rameaux aigus d'où suintent les poisons.

Ô feuilles, dont la sève est notre sang ! Mirage
Masquant le ciel menteur des jours qui ne sont plus !
Ironiques espoirs qui croissez plus touffus !
Tous nos désirs vers vous sont dardés avec rage.

Nulle bouche n'a ri, nul oiseau n'a chanté,
Nulle fleur n'est éclose aux grappes jamais mûres.
D'où viennent ces parfums, ces rires, ces murmures,
Vains regrets de ce qui n'a jamais existé ?

Arbre vert du passé, mancenillier sonore,
Je plante avec effroi la hache dans ton flanc,
Bûcheron altéré d'azur, vengeur tremblant,
Qui crains de ne plus voir le ciel mentir encore !

(Les lèvres Closes)