ICI 20 e SIECLE_suite

Charles Péguy

Louis Ménard

Sully - Prudhomme

Émile Nelligan

Louis - Xavier Ricard

Gaston Couté

Jean Richepin

 

Edmond Rostand

Léon-Pamphile
Le May

Thérèse Martin

Albert Samain

Alphonse Beauregard

 

Paul Valéry

Henri de Régnier

Mère Thérésa

Barbera-Prévert

François Fabié

BREL

       

 


 

 

 

BARBARA

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie, ravie, ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisé rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante, ravie, épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vu qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil, terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier et de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin, très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

 

 



  Jacques Brel

Dites, si c'était vrai


Dites, dites, si c'était vrai
S'il était né vraiment à Bethléem, dans une étable
Dites, si c'était vrai
Si les rois Mages étaient vraiment venus de loin, de fort loin
Pour lui porter l'or, la myrrhe, l'encens
Dites, si c'était vrai
Si c'était vrai tout ce qu'ils ont écrit Luc, Matthieu
Et les deux autres,
Dites, si c'était vrai
Si c'était vrai le coup des Noces de Cana
Et le coup de Lazare
Dites, si c'était vrai
Si c'était vrai ce qu'ils racontent les petits enfants
Le soir avant d'aller dormir
Vous savez bien, quand ils disent Notre Père, quand ils disent Notre Mère
Si c'était vrai tout cela
Je dirais oui
Oh, sûrement je dirais oui
Parce que c'est tellement beau tout cela
Quand on croit que c'est vrai.
 



 


François Fabié 
(1846-1928)


Ma Maison

Face au midi, bien adossée
A l'ancien étang féodal
Dont elle épaule la chaussée,
Elle fut le moulin banal

Où deux ou trois pauvres villages
Et quelques petits mas perdus,
Avec leurs maigres attelages
Plusieurs siècles sont descendus

Moudre, au tic tac vieillot et grêle
D'un mécanisme trébuchant,
Tout ce que la dîme ou la grêle
Laissaient de seigle sur leur champ...

Mais lorsque le soc populaire
Démantela le vieux château,
Et que, sous un flot de colère,
Son granit roula du coteau,

Mon aïeul, - un Jacques Bonhomme
Très longtemps meunier chez autrui, -
Ayant été très économe,
Put devenir meunier chez lui.


Il acheta l'humble ruine,
Prit la truelle du maçon,
Et fit un moulin à farine
De l'antique moulin de son,

Exhaussa le tout d'un étage 
Large, aéré, plein de soleil, 
D'où l'on entend le caquetage 
De la trémie à son réveil ;

Puis crânement, sur la toiture, 
Comme un noble arbore un blason, 
D'une meule en miniature 
Il girouetta sa maison.


Il planta - car celui qui plante
A foi vraiment en l'avenir -
Des arbres à croissance lente
Qui font durer le souvenir,

Et qui, maintenant séculaires,
Sur le vieux toit courbés du vent,
Parlent à voix hautes et claires
De l'ancêtre en eux survivant...

Il prit femme ; et ma bonne aïeule
Se mit a l'œuvre sans façons,
Berçant au refrain de sa meule
Trois filles et quatre garçons

Qui remplirent de cris, de joies,
De luttes et de jeux sans fin
La maison, le pâtis aux oies
Et tous les halliers du ravin,

Puis si vaillamment essaimèrent
Et si gaîment, quoique pieds nus,
Que des vieillards qui les aimèrent
Sont fiers de les avoir connus...

C'est là ma maison paternelle, 
C'est là le nid qui m'a bercé : 
Que ne puis-je y ployer mon aile 
Et n'y vivre que du passé ?




La vie est une chance, saisis-la.

...

La vie est un rêve, fais-en une réalité.

La vie est un défi, fais-lui face.

...

La vie est précieuse, prends-en soin.          

La vie est amour, jouis-en.

La vie est mystère, perce-le.

La vie est promesse, remplis-la.

La  vie est tristesse, surmonte-la.

...

La vie est une aventure, ose-la.

La vie est un bonheur, mérite-le.

                                                              

                                      Mère Térésa


Paul Valéry



Les Pas

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.


Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !


Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,


Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n'était que vos pas.



François Fabié 
(1846-1928)


Savoir Vieillir

Vieillir, se l'avouer à soi-même et le dire, 
Tout haut, non pas pour voir protester les amis, 
Mais pour y conformer ses goûts et s'interdire 
Ce que la veille encore on se croyait permis.

Avec sincérité, dès que l'aube se lève, 
Se bien persuader qu'on est plus vieux d'un jour. 
À chaque cheveu blanc se séparer d'un rêve 
Et lui dire tout bas un adieu sans retour.

Aux appétits grossiers, imposer d'âpres jeûnes, 
Et nourrir son esprit d'un solide savoir ; 
Devenir bon, devenir doux, aimer les jeunes 
Comme on aima les fleurs, comme on aima l'espoir.

Se résigner à vivre un peu sur le rivage, 
Tandis qu'ils vogueront sur les flots hasardeux, 
Craindre d'être importun, sans devenir sauvage, 
Se laisser ignorer tout en restant près d'eux.

Vaquer sans bruit aux soins que tout départ réclame, 
Prier et faire un peu de bien autour de soi, 
Sans négliger son corps, parer surtout son âme, 
Chauffant l'un aux tisons, l'autre à l'antique foi,

Puis un jour s'en aller, sans trop causer d'alarmes,
Discrètement mourir, un peu comme on s'endort,
Pour que les tout petits ne versent pas de larmes
Et qu'ils ne sachent pas ce que c'est que la mort.

(Ronces et Lierres)

 

 

Alphonse Beauregard
(1881-1924)


L'éternel Féminin
La montagne portait sa robe d'or bruni, 
Or fragile tombant, feuille à feuille, des branches, 
Dans le chemin, parmi la foule du dimanche, 
Sur les sentiers ombreux et le gazon terni.

Reposés de leur course à travers l'infini, 
Et doux, comme l'émoi d'une âme qui s'épanche, 
Les rayons du soleil d'octobre, en nappes blanches 
Sur le sol déjà froid, versaient un feu béni.

Ce ne fut que le soir, en soufflant ma veilleuse,
Que me vint nettement l'image glorieuse
Dans ses mille détails ternes et rutilants.

J'avais distraitement vu les choses agrestes, 
Trop attentif à suivre ou deviner les gestes
D'une fille aux yeux noirs qui ramassait des glands. 

(Les Forces)

 

 

Thérèse Martin
(en religion, Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus)

Mon Ciel à moi !

 Pour supporter l'exil de la vallée des larmes
Il me faut le regard de mon Divin Sauveur
Ce regard plein d'amour m'a dévoilé ses charmes
Il m'a fait pressentir le Céleste bonheur
Mon Jésus me sourit quand vers Lui je soupire
Alors je ne sens plus l'épreuve de la foi
Le Regard de mon Dieu, son ravissant Sourire,
Voilà mon Ciel à moi !…
 
Mon Ciel est de pouvoir attirer sur les âmes
Sur l'Eglise ma mère et sur toutes mes sœurs
Les grâces de Jésus et ses Divines flammes
Je puis tout obtenir lorsque dans le mystère
Je parle cœur à cœur avec mon Divin Roi
Cette douce Oraison tout près du Sanctuaire
Voilà mon Ciel à moi !...
 
Mon Ciel, il est caché dans la petite Hostie
Où Jésus, mon Epoux, se voile par amour
A ce Foyer Divin je vais puiser la vie
Et là mon Doux Sauveur m'écoute nuit et jour
" Oh ! quel heureux instant lorsque dans la tendresse
Tu viens, mon Bien-Aimé, me transformer en toi
Cette union d'amour, cette ineffable ivresse
Voilà mon Ciel à moi !... " 

Mon Ciel est de sentir en moi la ressemblance
Du Dieu qui me créa de son Souffle Puissant
Mon Ciel est de rester toujours en sa présence
De l'appeler mon Père et d'être son enfant
Entre ses bras Divins, je ne crains pas l'orage
Le total abandon voilà ma seule loi.
Sommeiller sur son Cœur, tout près de son Visage
Voilà mon Ciel à moi !...

 Mon Ciel, je l'ai trouvé dans la Trinité Sainte
Qui réside en mon cœur, prisonnière d'amour
Là, contemplant mon Dieu, je lui redis sans crainte
Que je veux le servir et l'aimer sans retour.
Mon Ciel est de sourire à ce Dieu que j'adore

Lorsqu'Il veut se cacher pour éprouver ma foi
Souffrir en attendant qu'Il me regarde encore
Voilà mon Ciel à moi !...
 


Léon-Pamphile Le May
(1837-1918)



Les Pyramides

Comme au milieu des mers d'immobiles vaisseaux,
Depuis des milliers d'ans vous dormez dans vos sables,
Et sur vos fronts, pour vous créer impérissables,
La force et le génie ont imprimé leurs sceaux.

Vainement la lumière, en radieux faisceaux,
Pleut sur vous, vos secrets restent insaisissables.
L'antiquité, voyant vos traits ineffaçables,
Croirait se réveiller auprès de vos berceaux.

Avec l'âge qui vient, ô monuments austères !
Vous cachez plus avant vos étranges mystères,
Et vous portez plus haut des fronts plus solennels.

Mais bientôt l'homme, hélas ! disparaît, quoi qu'il fasse,
Et le nom de ces rois qui vous font éternels,
Avec l'âge qui vient de plus en plus s'efface.

(Les goutelettes)

 

 

 

 

 





 

 

 

 




Renée Vivien 
(1877-1909)
De vrai nom : Pauline Mary Tarn


En débarquant à Mytilène

Du fond de mon passé, je retourne vers toi,
Mytilène, à travers les siècles disparates,
T'apportant ma ferveur, ma jeunesse et ma foi,
Et mon amour, ainsi qu'un présent d'aromates,
Mytilène, à travers les siècles disparates,
Du fond de mon passé, je retourne vers toi.

Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes,
Et ton azur où je me fonds et me dissous,
Tes barques, et tes monts avec leurs nobles lignes,
Tes cigales aux cris exaspérés et fous,
Sous ton azur, où je me fonds et me dissous,
Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes.

Reçois dans tes vergers un couple féminin,
Île mélodieuse et propice aux caresses,
Parmi l'asiatique odeur du lourd jasmin,
Tu n'as point oublié Psappha ni ses maîtresses,
Ile mélodieuse et propice aux caresses,
Reçois dans tes vergers un couple féminin.

Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique,
Ressuscite pour nous les lyres et les voix,
Et les rires anciens, et l'ancienne musique
Qui rendit si poignants les baisers d'autrefois,
Toi qui gardes l'écho des lyres et des voix,
Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique,

Évoque les peplos ondoyant dans le soir,
Les lueurs blondes et rousses des chevelures,
La coupe d'or et les colliers et le miroir,
Et la fleur d'hyacinthe et les faibles murmures,
Évoque la clarté des belles chevelures
Et les légers peplos qui passaient, dans le soir,

Quand, disposant leurs corps sur tes lits d'algues sèches,
Les amantes jetaient des mots las et brisés,
Tu mêlais tes odeurs de roses et de pêches
Aux longs chuchotements qui suivent les baisers,
À notre tour, jetant des mots las et brisés,
Nous disposons nos corps sur tes lits d'algues sèches,

Mythilène, parure et splendeur de la mer, 
Comme elle versatile et comme elle éternelle,
Sois l'autel aujourd'hui des ivresses d'hier,
Puisque Psappha couchait avec une immortelle,
Accueille-nous avec bonté, pour l'amour d'elle,
Mytilène, parure et splendeur de la mer !


 
LOUIS MENARD
 (1822-1901)
 (recueil : Rêverie d'un païen mystique)
 

Circé
 
Douce comme un rayon de lune, un son de lyre,
Pour dompter les plus  forts, elle n'a qu'à sourire.
Les magiques lueurs de ses yeux caressants 
Versent l'ardente extase à tout ce qui respire.
 
Les grands ours, les lions fauves et rugissants
Lèchent ses pieds  d'ivoire ; un nuage d'encens
L'enveloppe ; elle chante, elle enchaîne, elle  attire,
La Volupté sinistre, aux philtres tout-puissants.
 
Sous le joug du désir, elle traîne à sa suite
L'innombrable troupeau  des êtres, les charmant
Par son regard de vierge et sa bouche qui  ment,
 
Tranquille, irrésistible. Ah ! maudite, maudite !
Puisque tu changes  l'homme en bête, au moins endors
Dans nos cours pleins de toi la honte et le  remords.

 




Louis-Xavier de Ricard 
(1843-1911)

Les papillons

Quelques feuilles, guirlande verte,
Environnent de leur émail
Cette jeune rose entrouverte,
Petite coupe de corail.

Ses pétales aux teintes blondes,
Dont la nacre rose pâlit,
Se frisent et semblent les ondes
Du frais parfum qui la remplit.

Vois-tu, soulevant de son aile
Un nuage de tourbillons,
Voler et tourner autour d'elle
L'essaim naïf des papillons.

Ainsi, pour savourer l'ivresse
Du baume de la volupté,
Mes désirs voltigent sans cesse
- Sans cesse, autour de ta Beauté.

(recueil: Ciel rue et foyer)




Henry Bataille 
(1872-1922)
 
Le mois mouillé
 
Par les vitres grises de la lavanderie,
J'ai vu tomber la, nuit  d'automne que voilà...
Quelqu'un marche le long des fossés pleins de  pluie...
Voyageur, voyageur de jadis, qui t'en vas,
A l'heure où les  bergers descendent des montagnes,
Hâte-toi. - Les foyers sont éteints où tu  vas,
Closes les portes au pays que tu regagnes...
La grande route est  vide et le bruit des luzernes
Vient de si loin qu'il ferait peur...  Dépêche-toi :
Les vieilles carrioles ont soufflé leurs lanternes...
C'est  l'automne : elle s'est assise et dort de froid
Sur la chaise de paille au  fond de la cuisine...
L'automne chante dans les sarments morts des vignes... 
C'est le moment où les cadavres introuvés,
Les blancs noyés, flottant,  songeurs, entre deux ondes,
Saisis eux-mêmes aux premiers froids soulevés, 
Descendent s'abriter dans les vases profondes.



 
Charles Van Lerberghe  
(1861-1907) 
(recueil: La  chanson  d'Eve)
 

Dans un parfum de roses blanches
 
Dans un parfum de roses blanches
Elle est assise et songe ;
Et  l'ombre est belle comme s'il s'y mirait un ange.
 
Le soir descend, le bosquet dort ;
Entre ses feuilles et ses branches, 
Sur le paradis bleu s'ouvre un paradis d'or.
 
Sur le rivage expire un dernier flot lointain.
Une voix qui chantait,  tout à l'heure, murmure.
Un murmure s'exhale en haleine, et s'éteint.
 
Dans le silence il tombe des pétales.....




 
Auguste Angellier 
(1848-1911)
 

Les caresses des yeux
 
Les caresses des yeux sont les plus adorables ;
Elles apportent l'âme  aux limites de l'être,
Et livrent des secrets autrement ineffables,
Dans  lesquels seul le fond du cœur peut apparaître.
 
Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d'elles ;
Leur langage  est plus fort que toutes les paroles ;
Rien n'exprime que lui les choses  immortelles
Qui passent par instants dans nos êtres frivoles.
 
Lorsque l'âge a vieilli la bouche et le sourire
Dont le pli lentement  s'est comblé de tristesses,
Elles gardent encor leur limpide tendresse ;
 
Faites pour consoler, enivrer et séduire,
Elles ont les douceurs, les  ardeurs et les charmes !
Et quelle autre caresse a traversé des larmes ? 


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Alphonse BEAUREGARD (1881-1924)

Déclaration

Femme, sitôt que ton regard 
Eut transpercé mon existence, 
J'ai renié vingt espérances, 
J'ai brisé, d'un geste hagard,
Mes dieux, mes amitiés anciennes, 
Toutes les lois, toutes les chaînes, 
Et du passé fait un brouillard.

J'ai purifié de scories
Mes habitudes et mes goûts ; 
J'ai précipité dans l'égout
D'étourdissantes jongleries ; 
J'ai vaincu l'effroi de la mort, 
Je me suis voulu libre et fort, 
Beau comme un prince de féerie.

J'ai franchi les rires narquois, 
Subi des faces abhorrées, 
Livré mes biens à la curée 
Afin de m'approcher de toi. 
Devant moi hurlaient les menaces, 
J'ai méprisé leurs cris voraces 
Et j'ai marché, marché tout droit.

J'ai découvert, pour mon offrande, 
Un monde fertile en plaisirs ; 
J'ai pesé tes moindres désirs, 
Je sais où vont les jeunes bandes, 
Je connais théâtres et bals ; 
J'ai dans les mains un carnaval, 
Dans le cœur, ce que tu demandes.

Pour la rencontre, j'ai prévu 
Quand je pourrais quitter l'ouvrage, 
La route à suivre, un temps d'orage, 
Et jusqu'au perfide impromptu. 
J'ai tremblé que point ne te plaisent 
Les tapis, les miroirs, les chaises. 
J'ai tout préparé, j'ai tout vu.

J'ai mesuré mon art de plaire, 
Mes faiblesses et ma fierté, 
Les mots, l'accent à leur prêter ; 
J'ai calculé d'être sincère, 
Triste ou gai, confiant, rêveur. 
Je me suis paré de pudeur, 
De force et de grâce légère.

Et me voici, prends-moi, je viens
Frémissant, comme au sacrifice,
T'offrir, à toi l'inspiratrice,
Mon être affamé de liens, 
Mon être entier qui te réclame. 
Donne tes mains, donne ton âme, 
Tes yeux, tes lèvres... Je suis tien.

°°°°°°°°°°

 

Khalil Gibran


De la connaissance de soi

Un homme dit:" Parle-nous de la Connaissance de soi"
Il répondit:
" Vos cœurs connaissent en silence les secrets des jours et des nuits.
Mais vos oreilles se languissent d'entendre la voix de la connaissance en vos cœurs.
Vous voudriez savoir avec des mots ce que vous avez toujours su en pensée.
Vous voudriez toucher du doigt le corps nu de vos rêves.

Et il est bon qu'il en soit ainsi.
La source secrète de votre âme doit jaillir et couler en chuchotant vers la mer,
Et le trésor de vos abysses infinis se révéler à vos yeux.
Mais qu'il n'y ait point de balance pour peser votre trésor inconnu,
Et ne sondez pas les profondeurs de votre connaissance avec tige ou jauge,
Car le soi est une mer sans limites ni mesures.

Ne dites pas: "J'ai trouvé la vérité", mais plutôt: "J'ai trouvé une vérité".
Ne dites pas: "J'ai trouvé le chemin de l'âme". Dites plutôt: "J'ai rencontre l'âme marchant sur mon chemin".
Car l'âme marche sur tous les chemins.
L'âme ne marche pas sur une ligne de crête, pas plus qu'elle ne croît tel un roseau.
L'âme se déploie, comme un lotus aux pétales innombrables. "


°°°°°°°°°°°


François Coppée (1842-1908) 
(recueil: Promenades et Intérieurs.)

L'Amazone

Devant le frais cottage au gracieux perron,
Sous la porte que timbre un tortil de baron,
Debout entre les deux gros vases de faïence,
L'amazone, déjà pleine d'impatience,
Apparaît, svelte et blonde, et portant sous son bras
Sa lourde jupe, avec un charmant embarras.
Le fin drap noir étreint son corsage, et le moule ;
Le mignon chapeau d'homme, autour duquel s'enroule
Un voile blanc, lui jette une ombre sur les yeux. 
La badine de jonc au pommeau précieux 
Frémit entre les doigts de la jeune élégante, 
Qui s'arrête un moment sur le seuil et se gante. 
Agitant les lilas en fleur, un vent léger 
Passe dans ses cheveux et les fait voltiger. 
Blonde auréole autour de son front envolée :
Et, gros comme le poing, au milieu de l'allée
De sable roux semé de tout petits galets, 
Le groom attend et tient les deux chevaux anglais.

Et moi, flâneur qui passe et jette par la grille 
Un regard enchanté sur cette jeune fille, 
Et m'en vais sans avoir même arrêté le sien,
J'imagine un bonheur calme et patricien, 
Où cette noble enfant me serait fiancée ;
Et déjà je m'enivre à la seule pensée 
Des clairs matins d'avril où je galoperais,
Sur un cheval très vif et par un vent très frais, 
A ses côtés, lancé sous la frondaison verte. 
Nous irions, par le bois, seuls, à la découverte ;
Et, voulant une image au contraste troublant 
Du long vêtement noir et du long voile blanc, 
Je la comparerais, dans ma course auprès d'elle, 
A quelque fugitive et sauvage hirondelle.


 

Léo Ferré

 

Il n'y a plus rien 

Écoute, écoute... Dans le silence de la mer, il y a comme un
balancement maudit qui vous met le cœur à l'heure, avec
le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui
remontent leur peau, qui tirent la couverture.
Immobile... L'immobilité, ça dérange le siècle. C'est un peu le
sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse,
en ces temps.
Les amants de la mer s'en vont en Bretagne ou à Tahiti...
C'est vraiment con, les amants.
IL n'y a plus rien
Camarade maudit, camarade misère...
Misère, c'était le nom de ma chienne qui n'avait que trois pattes.
L'autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de
la bouffe et des culs semestriels qu'elle accrochait
dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit
des chiens.
Camarade tranquille, camarade prospère,
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi ?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d'Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu'un qui dort dans ton lit,
Si tu y trouves quelqu'un qui dort
Alors va-t-en, dans le matin clairet
Seul
Te marie pas
Si c'est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée
Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise
de nerfs...
Tu pourras lui dire :"T'as pas honte de t'assumer comme ça dans ta
liquide sénescence.
Dis, t'as pas honte ? Alors qu'il y a quatre-vingt-dix mille espèces
de fleurs ?
Espèce de conne !
Et barre-toi !
Divorce-la
Te marie pas !
Tu peux tout faire :
T'empaqueter dans le désordre, pour l'honneur, pour la conservation
du titre...
Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir !
Il n'y a plus rien
Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
Parce qu'il se fait chier à être blanc, ce nègre,
Il en a marre qu'on lui dise : " Sale blanc !"
A Marseille, la sardine qui bouche le Port
Était bourrée d'héroïne
Et les hommes-grenouilles n'en sont pas revenus...
Libérez les sardines
Et y'aura plus de mareyeurs !
Si tu savais ce que je sais
On te montrerait du doigt dans la rue
Alors il vaut mieux que tu ne saches rien
Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, Citoyen !
Tu as droit, Citoyen, au minimum décent
A la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux trafiquants d'armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang
Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
Et si tu veux la prendre elle te fera du charme
Avec le vent au cul et des sextants d'alarme
Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant
Les mots... toujours les mots, bien sûr !
Citoyens ! Aux armes !
Aux pépées, Citoyens ! A l'Amour, Citoyens !
Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à
nos aînés !
Les préfectures sont des monuments en airain... un coup d'aile
d'oiseau ne les entame même pas... C'est vous dire !
Nous ne sommes même plus des juifs allemands
Nous ne sommes plus rien
Il n'y a plus rien
Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes !
Des poitrines occupées
Des ventres vacants
Arrange-toi avec ça !

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle sur les plages
reconverties et démoustiquées
C'est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas
risquer d'être reconnu par ses admirateurs
Dieu est une idole, aussi !
Sous les pavés il n'y a plus la plage
Il y a l'enfer et la Sécurité
Notre vraie vie n'est pas ailleurs, elle est ici
Nous sommes au monde, on nous l'a assez dit
N'en déplaise à la littérature
Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
A l'encyclopédie, les mots !
Et nous partons avec nos cris !
Et voilà !
Il n'y a plus rien... plus, plus rien


Je suis un chien ?
Perhaps !
Je suis un rat
Rien
Avec le cœur battant jusqu'à la dernière battue
Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête
des gens :
"Apprends donc à te coucher tout nu !
"Fous en l'air tes pantoufles !
"Renverse tes chaises !
"Mange debout !
" Assois-toi sur des tonnes d'inconvenances et montre-toi à la
fenêtre en gueulant des gueulantes de principe
Si jamais tu t'aperçois que ta révolte s'encroûte et devient une
habituelle révolte, alors,
Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de
l'inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien
Il n'y a plus rien... plus, plus rien
Invente des formules de nuit: CLN... C'est la nuit !
Même au soleil, surtout au soleil, c'est la nuit
Tu peux crever... Les gens ne retiendront même pas une de leur
inspiration.
Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant
le certificat d'études et le catéchisme ombilical.
C'est vraiment dégueulasse
Ils te tairont, les gens.
Les gens taisent l'autre, toujours.
Regarde, à table, quand ils mangent...
Ils s'engouffrent dans l'innomé
Ils se dépassent eux-mêmes et s'en vont vers l'ordure et le rot
ponctuel !
La ponctuation de l'absurde, c'est bien ce renversement des réacteurs
abdominaux, comme à l'atterrissage : on rote
et on arrête le massacre.
Sur les pistes de l'inconscient, il y a des balises baveuses toujours
un peu se souvenant du frichti, de l'organe, du repu.
Mes plus beaux souvenirs sont d'une autre planète
Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée
Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes...
Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
Alors, becquetons !
Côte à l'os pour deux personnes, tu connais ?
Heureusement il y a le lit : un parking !
Tu viens, mon amour ?
Et puis, c'est comme à la roulette : on mise, on mise...
Si la roulette n'avait qu'un trou, on nous ferait miser quand même
D'ailleurs, c'est ce qu'on fait !
Je comprends les joueurs : ils ont trente-cinq chances de ne pas se
faire mettre...
Et ils mettent, ils mettent...
Le drame, dans le couple, c'est qu'on est deux
Et qu'il n'y a qu'un trou dans la roulette...
Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir
Te marie pas
Ne vote pas
Sinon t'es coincé
Elle était belle comme la révolte
Nous l'avions dans les yeux,
dans les bras dans nos futals
Elle s'appelait l'imagination
Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
Elle sommeillait
On l'enterra de mémoire
Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit !
Transbahutez vos idées comme de la drogue... Tu risques rien à la
frontière
Rien dans les mains
Rien dans les poches
Tout dans la tronche !
- Vous n'avez rien à déclarer ?
- Non.
- Comment vous nommez-vous ?

- Karl Marx.

- Allez, passez !

Nous partîmes... Nous étions une poignée...
Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets
d'imagination dans le passé
Ecoutez-les... Ecoutez-les...
Ca râpe comme le vin nouveau
Nous partîmes... Nous étions une poignée
Bientôt ça débordera sur les trottoirs
La parlotte ça n'est pas un détonateur suffisant
Le silence armé, c'est bien, mais il faut bien fermer sa gueule...
Toutes des concierges !
Ecoutez-les...
Il n'y a plus rien
Si les morts se levaient ?

Hein ?

Nous étions combien ?
Ca ira !
La tristesse, toujours la tristesse...
Ils chantaient, ils chantaient...
Dans les rues...
Te marie pas Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
Et ceux de Mexico
Bras dessus bras dessous
Bien accrochés au rêve
Ne vote pas
0 DC8 des Pélicans
Cigognes qui partent à l'heure
Labrador Lèvres des bisons
J'invente en bas des rennes bleus
En habit rouge du couchant
Je vais à l'Ouest de ma mémoire

Vers la Clarté vers la Clarté
Je m'éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l'or de mes cheveux j'ai mis cent mille watts
Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
J'imagine le téléphone dans une lande
Celle où nous nous voyons moi et moi
Dans cette brume obscène au crépuscule teint
Je ne suis qu'un voyant embarrassé de signes
Mes circuits déconnectent
Je ne suis qu'un binaire
Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
Il est tôt Lève-toi Prends du vin pour la route
Dégaine-toi du rêve anxieux des biens assis
Roule Roule mon fils vers l'étoile idéale
Tu te rencontreras Tu te reconnaîtras
Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
La mue ça ses fait à l'envers dans ce monde inventif
Tu reprendras ta voix de fille et chanteras Demain
Retourne tes yeux au-dedans de toi
Quand tu auras passé le mur du mur
Quand tu auras outrepassé ta vision
Alors tu verras rien
Il n'y a plus rien
Que les pères et les mères
Que ceux qui t'ont fait
Que ceux qui ont fait tous les autres
Que les "monsieur"
Que les "madame"
Que les "assis" dans les velours glacés, soumis, mollasses
Que ces horribles magasins bipèdes et roulants
Qui portent tout en devanture
Tous ceux-là à qui tu pourras dire :
Monsieur !
Madame !
Laissez donc ces gens-là tranquilles
Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
Ces désespoirs soumis
Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller
gagner VOS sous,
Avec les poumons resserrés
Les mains grandies par l'outrage et les bonnes mœurs
Les yeux défaits par les veilles soucieuses...
Et vous comptez vos sous ?
Pardon.... LEURS sous !
Ce qui vous déshonore
C'est la propreté administrative, écologique dont vous tirez orgueil
Dans vos salles de bains climatisées
Dans vos bidets déserts
En vos miroirs menteurs...
Vous faites mentir les miroirs
Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
Cravatés
Envisonnés
Empapaoutés de morgue et d'ennui dans l'eau verte qui descend
des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
A un point donné
A heure fixe
Pour vos narcissiques partouzes.
Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
Tellement vous êtes beaux
Et vous comptez vos sous
En long
En large
En marge
De ces salaires que vous lâchez avec précision
Avec parcimonie
J'allais dire "en douce" comme ces aquilons avant-coureurs et qui
racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur
et nivelateur qui empêche toute identification...
Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les
champions de l'anonymat.

Les révolutions ? Parlons-en !
Je veux parler des révolutions qu'on peut encore montrer parce qu'elles vous servent,

Parce qu'elles vous ont toujours servis,
Ces révolutions de "l'histoire",


Parce que les "histoires" ça vous amuse, avant de vous intéresser,
Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu'il s'en
prépare une autre.
Lorsque quelque chose d'inédit vous choque et vous gêne,
Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une
place
Dans un palace d'exilés, entouré du prestige des déracinés.
Les racines profondes de ce pays, c'est Vous, paraît-il,
Et quand on vous transbahute d'un "désordre de la rue", comme vous
dites,
à un "ordre nouveau" comme ils disent, vous vous faites greffer au
retour et on vous salue.



Depuis deux cent ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
Vous seriez même tentés d'y apporter votre petit panier,
Pour n'en pas perdre une miette, n'est ce pas ?
Et les "vauriens" qui vous amusent, ces "vauriens" qui vous dérangent
aussi,
on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez
les "vôtres" dans un drapeau.
Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras !
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis.
Vous avez le style du pouvoir
Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
Comme si vous parliez à vos subordonnés,
De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu'on
vous montre du doigt,
dans les corridors de l'ennui, et qu'on se dise : "Tiens, il baisse,
il va finir par se plier, par ramper"
Soyez tranquilles ! Pour la reptation, vous êtes imbattables ;
seulement, vous ne vous la concédez
que dans la métaphore... Vous voulez bien vous allonger mais avec de
l'allure,
Cette "allure" que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière,
Et quand on sait ce qu'a pu vous coûter de silences aigres,
De renvois mal aiguillés
De demi-sourires séchés comme des larmes,
Ce ruban malheureux et rouge comme la honte dont vous ne vous êtes
jamais décidé à empourprer
votre visage,
Je me demande comment et pourquoi la Nature met
Tant d'entêtement,


Tant d'adresse
Et tant d'indifférence biologique

A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères,
Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
Jusqu'aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire,
Dans votre grand monde,
A la coupe des bien-pensants.

Moi, je suis un bâtard.
Nous sommes tous des bâtards.
Ce qui nous sépare, aujourd'hui, c'est que votre bâtardise à vous est
sanctionnée par le code civil
Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de
prendre congé.
Soyez tranquilles, Vous ne risquez Rien


Il n'y a plus rien


Et ce rien, on vous le laisse !


Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez,
Nous, on peut pas.
Un jour, dans dix mille ans,
Quand vous ne serez plus là,
Nous aurons TOUT
Rien de vous


Tout de nous
Nous aurons eu le temps d'inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse,
Les Larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles,
Le sourire des bêtes enfin détraquées,
La priorité à Gauche, permettez !
Nous ne mourrons plus de rien
Nous vivrons de tout

 

Et les microbes de la connerie que nous n'aurez pas manqué de nous
léguer, montant
De vos fumures


De vos livres engrangés dans vos silothèques
De vos documents publics
De vos règlements d'administration pénitentiaire
De vos décrets
De vos prières, même,
Tous ces microbes...

Soyez tranquilles,
Nous aurons déjà des machines pour les révoquer

NOUS AURONS TOUT

Dans dix mille ans.

°°°°°°°°°°°

 La page du XX e Siècle est en modération pour des raisons de Droits d'auteurs et ayant droits

 

 

 

Franz Kafka (1883 - 1924)

Franz Kafka naît à Prague le 3 juillet 1883. En 1908, après des études de droit, il occupe un emploi dans une compagnie d'assurances. Il commence son "Journal" en 1909 et publie son premier ouvrage en 1912 (Regards). En 1912, il rencontre une jeune berlinoise, felice Bauer. Il écrit Le Verdict en 1912, La Métamorphose en 1913 et Le Procès en 1914. En 1917, il rompt définitivement sa liaison avec Felice Bauer. La même année, sa tuberculose est diagnostiquée. Rédaction de La lettre au père en 1919 suite à la rupture de ses fiançailles avec Julie Wohryzek. En 1920 il rencontre Milena Jesenska qui entreprend de traduire ses textes en tchèque. Rédaction du Château en 1922. En 1923, Kafka fait la connaissance de Dora Dymant qui sera sa dernière compagne. ils s'installent à Berlin, où Kafka rédige plusieurs textes. En 1924, devant la dégradation de son état de santé Kafka est ramené à Prague, puis transporté dans un sanatorium près de Vienne. Il meurt le 3 juin 1924. Il est enterré à Prague.

Le procès (extrait)

Il est tout de même étrange qu'en se réveillant le matin on retrouve tout, du moins en général, exactement à la même place que la veille. On a été pourtant dans le sommeil et dans le rêve, dans un état tout différent de celui de l'homme éveillé, et il faut une présence d'esprit infinie, un sens étonnant de la riposte, pour situer tout ce qui est là, dès qu'on ouvre les yeux, à la même place que la veille. Aussi le moment du réveil est-il le plus risqué de la journée et une fois ce moment surmonté sans qu'on ait été changé de place on n'a plus à s'inquiéter le reste du jour.


...........

Claude Nougaro

Ô Toulouse

Qu'il est loin mon pays, qu'il est loin
Parfois au fond de moi se raniment
L'eau verte du canal du Midi
Et la brique rouge des Minimes

O moun païs, ô Toulouse, ô Toulouse

Je reprends l'avenue vers l'école
Mon cartable est bourré de coups de poing
Ici, si tu cognes, tu cagnes
Ici, même les mémés aiment la castagne

O moun païs, ô Toulouse

Un torrent de cailloux roule dans ton accent
Ta violence bouillonne jusque dans tes violettes
On se traite de con à peine qu'on se traite
Il y a de l'orage dans l'air et pourtant

L'église Saint Sernin illumine le soir
Une fleur de corail que le soleil arrose
C'est peut-être pour ça malgré ton rouge et noir
C'est peut-être pour ça qu'on te dit Ville Rose

Je revois ton pavé, ô ma cité gasconne
Ton trottoir éventré sur les tuyaux du gaz
Est-ce l'Espagne en toi qui pousse un peu sa corne
Ou serait-ce dans tes tripes une bulle de jazz ?

Voici le Capitole, j'y arrête mes pas
Les tenors enrhumés tremblent sous leurs ventouses
J'entends encore l'écho de la voix de papa
C'était en ce temps-là mon seul chanteur de blues

Aujourd'hui, tes buildings grimpent haut
A Blagnac, tes avions sont plus beaux
Si l'un me ramène sur cette ville
Pourrai-je encore y revoir ma pincée de tuiles

O moun païs, ô Toulouse, ô Toulouse


 

 

Jacques Brel

NE ME QUITTE PAS

Ne me quitte pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le cœur du bonheur
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Moi je t'offrirai
Des perles de pluie
Venues de pays
Où il ne pleut pas
Je creuserai la terre
Jusqu'après ma mort
Pour couvrir ton corps
D'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'amour sera roi
Où l'amour sera loi
Où tu sera reine
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Je t'inventerai
Des mots insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De ces amants-là
Qui ont vu deux fois
Leurs cœurs s'embraser
Je te raconterai
Une histoire de ce roi
Mort de n'avoir pas
Pu te rencontrer
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
On a vu souvent
Rejaillir le feu
De l'ancien volcan
Qu'on croyait trop vieux
Il est paraît-d
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Qu'un meilleur avril
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le rouge et le noir
Ne s'épousent-ils pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Je ne vais plus pleurer
Je ne vais plus parier
Je me cacherai là
A te regarder
Danser et sourire
Et à t'écouter
Chanter et puis rire
Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
Une ombre de ta main
Une ombre de ton chien
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas
 

°°°°°°°°°°°

Jacques Brel
Le diable (Ça va)

© Éditions Tropicales


Prologue :
Un jour le Diable vint sur terre, un jour le Diable vint sur terre
pour surveiller ses intérêts, il a tout vu le Diable, il a tout entendu
et après avoir tout vu, après avoir tout entendu, il est retourné chez
lui, là-bas.
Et là-bas on avait fait un grand banquet, à la fin du banquet, il s'est
levé le Diable, il a prononcé un discours et en substance il a dit ceci,
il a dit:

Il y a toujours un peu partout
Des feux illuminant la terre ça va
Les hommes s'amusent comme des fous
Aux dangereux jeux de la guerre ça va
Les trains déraillent avec fracas
Parce que des gars pleins d'idéal
Mettent des bombes sur les voies
Ça fait des morts originales
Ça fait des morts sans confession
Des confessions sans rémission ça va

Rien ne se vend mais tout s'achète
L'honneur et même la sainteté ça va
Les États se muent en cachette
En anonymes sociétés ça va
Les grands s'arrachent les dollars
Venus du pays des enfants
L'Europe répète l'Avare
Dans un décor de mil neuf cent
Ça fait des morts d'inanition
Et l'inanition des nations ça va

Les hommes ils en ont tant vu
Que leurs yeux sont devenus gris ça va
Et l'on ne chante même plus
Dans toutes les rues de Paris ça va
On traite les braves de fous
Et les poètes de nigauds
Mais dans les journaux de partout
Tous les salauds ont leur photo
Ça fait mal aux honnêtes gens
Et rire les malhonnêtes gens.
Ça va ça va ça va ça va


Le plat pays

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l'est écoutez-le tenir
Le plat pays qui est le mien 
Avec des cathédrales pour uniques montagnes
Et de noirs clochers comme mâts de cocagne
Où des diables en pierre décrochent les nuages
Avec le fil des jours pour unique voyage
Et des chemins de pluie pour unique bonsoir
Avec le vent d'ouest écoutez le vouloir
Le plat pays qui est le mien 
Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu
Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité
Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu
Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner
Avec le vent du nord qui vient s'écarteler 
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Le plat pays qui est le mien 
Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut
Avec Frida la blonde quand elle devient Margot
Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien. 


°°°°°°°°°°

 

Jacques Brel
Chansons


LITANIES POUR UN RETOUR

Mon cœur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon puits ma source mon val
Mon miel mon baume mon Graal

Mon blé mon or ma terre
Mon soc mon roc ma pierre
Ma nuit ma soif ma faim
Mon jour mon aube mon pain

Ma voile ma vague mon guide ma voie
Mon sang ma force ma fièvre mon moi
Mon chant mon rire mon vin ma joie
Mon aube mon cri ma vie ma foi

Mon cœur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon corps ma chair mon bien
Voilà que tu reviens.

 

 

Odilon-Jean PÉRIER (1901-1928)

Je ne chanterai pas très haut ni très longtemps

Je ne chanterai pas très haut ni très longtemps

Je ne chanterai pas très haut ni très longtemps. 
C'est à mon plaisir seul, à vous que je m'attends 
Égalité du cœur, honnête poésie. 
Je n'ai rien de meilleur que cette humeur unie, 
J'éprouve la couleur le grain de mon papier 
Et l'incertain trésor que j'y viens gaspiller.

Toute pleine de moi, page sans bornes, vive 
Étendue où respire une blanche captive, 
Mon amour est sur toi comme un ciel éclairé. 
Je me retrouve ici seul et désaltéré. 
J'ai placé mon bonheur dans un calme langage :
J'aime, et jusqu'aux détours, la route où je m'engage.

Il est sur la cité cinq heures du matin 
Dont les vapeurs de l'aube ont brouillé le dessin. 
Déjà le boulanger quitte son four sonore, 
La nuit aux marronniers, pâle, repose encore, 
L'espace doucement a reçu les oiseaux 
Et la sirène crie au milieu des bateaux.

Tout le gris éventail d'une ville éveillée 
Ouvre son paysage au seuil de ma journée 
Et parmi les couleurs de l'arrière-saison 
Je dispose le monde autour de ma maison :
Ici d'humides toits glissent dans la lumière, 
Se perd par la fumée une étoile dernière, 
Un cerisier profond règne sur mon jardin 
Et se charge de jour le gazon citadin.
Arbres, roses, pelouse, il n'est rien qui ressemble 
A l'édifice pur que vous formez ensemble, 
Mais combien difficile à ne point abîmer...

Le beau temps me baptise et fait son feu léger 
Parcourir, éveiller un esprit sans faiblesse. 
Le thé que je compose est philtre de sagesse, 
L'eau tire de sa feuille une riche liqueur ; 
J'en éprouve longtemps la pointe et la vigueur. 
Ô Thé miraculeux dans cette porcelaine 
Au prix d'un or si fin que la richesse est vaine ! 
Penché sur ton miroir comme les japonais 
Respectueusement je respire la paix, 
Je repose les mains sur une blanche table 
Et le calme où je suis devient si délectable, 
De si divine sorte et légèrement fait, 
Que toute ma journée en sentira l'effet.

Cette chambre aux murs bleus ouvre dans le feuillage. 
La vigne vierge y pousse une flamme sauvage, 
Des meubles de bois sombre y luisent simplement 
Et le corps est heureux de son embrassement, 
Haute fenêtre d'or où ma ville s'appuie, 
J'allume en votre honneur une pipe chérie :
Un feu doux et léger bouge au creux de la main, 
Dont la chaleur me fait profondément humain. 
J'écoute s'éveiller mille voix diligentes, 
Battre les lourds tapis et chanter les servantes, 
Bruxelles accomplir un rite matinal.

J'avance, l'air entier sonne comme un cristal 
Et l'Automne guide mes pas aux avenues. 
Pourtant il faut chanter les plus petites rues :
Du soleil s'abandonne à leur pâle pavé 
Et le ciel alentour touchant et délavé.
Les marchandes de fleurs y cherchent un sourire ; 
Elles ont la couleur des choses qu'on désire 
Et, parmi le trésor le plus rafraîchissant 
Vivantes, elles font un murmure glissant. 
Dans sa robe d'argent comme une vieille amie 
Voici pour mon repos la place Stéphanie, 
Votre haute fontaine ô Porte de Namur, 
Et les jardins du Roi pénétrés par l'azur.

Il est près de Midi. Je vois des hommes vivre. 
Passe un cheval dansant, brillant comme le cuivre, 
Une. petite fille aux magnifiques dents, 
De célèbres messieurs, des cigares ardents. 
Comme, au long des trottoirs, une bête docile, 
Se range proprement la souple automobile ; 
Des femmes sans couleur se tenant par la main 
Avancent au milieu d'un silence inhumain. 
Leurs cheveux sont ornés d'une rose glacée, 
Cette blouse déteinte et leur lèvre blessée ; 
Elles ne savent pas saluer le soleil.

Terrasse des cafés sous un lierre vermeil 
D'où je vois s'agiter ma ville industrieuse, 
Boulevard aussi beau par ta robe poudreuse 
Qu'un fleuve déployé dans son vaste dessin, 
Maisons de mes amis, la mienne, mon jardin, 
Champs d'avoine et d'air pur qui faites la banlieue, 
Nuages sur les toits et dans la pierre bleue, 
Vous êtes le décor que je donne à ces vers.

Qui m'aime, aime ma ville et me suive au travers.

Dans le bois de la Cambre, un facile Dimanche, 
Sous l'aile des pigeons cette île toute blanche, 
Cette île, autour de quoi les feuillages et l'eau 
Ferment dans le brouillard leur précieux anneau,
Ne vous est-elle pas, distraite citadine, 
Comme, après le soleil, une pluie haute et fine 
Nourriture du cœur et gage de santé ?

Mes rames dérangeant un trésor argenté, 
La barque obéissante échappe à son sillage. 
Vous êtes mon ami, sylvestre paysage, 
Vous êtes la dernière et meilleure raison 
De qui ne connaît plus le dieu de sa maison. 
Mais déjà s'abandonne une image de rive 
Au mouvement d'amour de cette onde attentive 
Quand se répand sur elle et l'épouse le soir 
Comme une jeune haleine obscurcit son miroir. 
Déjà s'ouvrent, au fond d'un feuillage docile, 
Les fleurs blêmes du gaz, les lampes de la ville ; 
Une auréole tombe au pied d'arbres en feu, 
Pâle et vaste, que j'aime, et qui m'égare un peu. 
Adieu, domaine pur...

Bruxelles se déploie. 
Une foire opulente alimente sa joie ; 
Écumeuse comme elle et pleine de danger 
Je regrette la mer, au moment d'y plonger. 
Grosses roses de bois, carrousels de banlieue ! 
Un vertige saisit la fille en blouse bleue, 
De tendres Grenadiers la soutiennent à point. 
Un clown ouvre les bras, je lui souris de loin. 
Je goûte ma faiblesse avec sollicitude, 
Je me trouve, sans but et sans inquiétude, 
A cette chaude foule un corps abandonné... 
J'admire la souplesse et le bien-ordonné 
D'une montagne russe au-dessus des feuillages :
Elle déroule un rail, visite les nuages, 
Et chavire la foire ! et sombre ! et, mollement, 
Berce, caresse, vide un corps convalescent...

Au front des promeneurs que cette foule mène 
Au sommeil, aux plaisirs, goûtés sans trop de peine, 
Le dangereux amour pose ses mains de feu ; 
Et ses ruses feront la règle de mon jeu. 
Je vous aime, Cité, domaine de la pluie, 
Mais dont les habitants moquent la poésie. 
Comme un grand violon de silence habité 
Vous êtes l'instrument d'une divinité. 
Laissez, laissez mûrir, se charger d'évidence 
Cette chose sans nom, cette vaste espérance ; 
Se composer un dieu par vos arbres blessés, 
Par vos matins déserts et vos soleils brisés, 
Par le visage d'or des nuits européennes. 
A mes raisons d'amour chacun joigne les siennes. 
Tant de silence frais, comme au petit matin, 
Favorise le jeu d'un esprit citadin. 
Quelle tranquillité fait ma fenêtre ouverte...

Bruxelles, arrosé comme une plante verte, 
Bien nouveau, bien plaisant, se tait quand je le veux. 
Ce n'est pas au hasard que je nomme ses dieux 
Et ni distraitement que ce grand corps murmure. 
Je sais où caresser ma belle sans-figure, 
Ma ville habituée aux malices du ciel ; 
Je ne souhaite pas de plaisir éternel :
Et les quatre saisons me gardent des surprises

Au filet du Printemps quand les branches sont prises 
Et que de purs chemins traversent le gazon, 
Comme un discours logique et nourri de raison 
De beaux jardins me font une vertu nouvelle.

Mais, sous une toison brûlante et solennelle 
Lorsque le mois de juin presse le boulevard, 
Que des visages nus mélangent leur brouillard,
Autour de qui l'amour tourne comme une bête, 
- Comment ne pas chérir cette rapide fête, 
Comment ne pas se prendre aux pièges de l'Été ?

Octobre transparent a les couleurs du thé 
Et cet intime accent qui fait d'un paysage 
Aux hommes patients entendre le langage ; 
La banlieue en Automne est un miroir secret 
Qu'il faut longtemps polir et de mince reflet, 
Mais qu'un peu d'amitié touche son eau fermée :
II n'est rien de si beau dans la plus belle année.

L'Hiver enfin m'enchante et le pavé sonnant ; 
Bruxelles reformé dans un ordre émouvant, 
Ses arbres dépouillés, sa menteuse logique, 
Et le cruel éclat d'un ciel géométrique 
Sur toutes nos maisons comme un couteau planté.

J'épuise ces trésors avec tranquillité. 
Que n'importent des biens dont je n'ai plus envie 
Si je n'en tire un miel qu'on nomme Poésie ? 
Je compose ces vers pour me sentir vivant ; 
Mais non pas au hasard, non pas distraitement. 
Quel besoin de mentir, d'habiter un nuage ? 
Il est assez de ruse en ce simple langage, 
Les lecteurs que je veux ne s'y tromperont pas.

Yvonne aux gants de fil, dame des cinémas, 
Perle et poudreuse rose à la faveur des ombres, 
Voit Charlie au corps pur danser sur les décombres. 
Les femmes n'aiment pas tant de légèreté. 
Mais vous, plus attentive à la divinité, 
Saisissez de ses jeux le périssable charme 
Et comme un film usé me touche et me désarme, 
Ainsi de vos cheveux, de votre froide main.
Mais Élise ! solide et comme le bon grain 
Dorée, ouverte aux dieux, fondée en gymnastique, 
Éprouve du talon la pelouse élastique 
Touchée au petit jour par la grâce du sport. 
D'où cette heureuse allure et ce paisible port. 
De sommeillants bonheurs ne sauraient plus me plaire 
Ni le goût de pain bis d'une enfant sédentaire ; 
Mon Élise vivante a le cœur mieux placé, 
Sous la douche reçoit un sacrement glacé 
Et goûte ses plaisirs sans sourire ni plainte.

Mais toi, dont je chéris la fourrure déteinte 
Quand remue à ton cou ce minable ornement, 
Suzanne, à la clarté du gaz attendrissant, 
Ivre, maigre, et m'ouvrant ta bouche apprivoisée, 
Élève dans mes bras une chanson brisée 
Ma ville et mon amie ont les mêmes yeux gris.

Sans doute est-il beaucoup de plus nobles pays, 
De plus riches climats où déployer sa vie 
(Et je ne sais, Paris, comme l'on vous oublie) 
Paysages, lointains voyages, ciels changeants... 
Mais trouverais-je ailleurs autant d'amis vivants ? 
Ma patrie est où sont ces hommes délectables ; 
C'est par eux que mes vers deviennent raisonnables, 
Pour eux que je guéris d'un délire sacré ; 
Ma ville obéissante est refaite à leur gré. 
Heureux de parler clair, fondés en poésie, 
Laissons-nous-y longtemps caresser par la vie :
Chaque jour de jeunesse est doré comme un pain ; 
Poursuivons, sans vieillir, un dialogue humain. 
Je termine à ces mots l'éloge de Bruxelles :
Poésie, Amitié, mes lois sont les plus belles, 
Ornement du jardin, gloire de la maison, 
Les précieux épis d'une riche saison.

Au terme aérien d'un jour sans aventure 
Entre mes doigts s'achève un ouvrage d'eau pure 
Et je baisse la voix, comme le soir se fait. 
Que ma ville repose, elle a dit son secret : 
Voici tout le dessin de son meilleur visage.

Comme la mer unit une facile plage, 
Comme d'une amoureuse on lisse les cheveux, 
Un instant sage encor, sage et silencieux, 
Je contiens ma chanson, ma fortune ignorée... 
Mais elle s'est de moi doucement détachée ; 
Les mains vides, j'entends se perdre ses oiseaux... 
Libre et seul, je connais le prix de mon repos :
Quelle paix sur ma ville et quel air d'innocence... 
Mes vers portent en eux leur pure récompense.





  PIERRE EMMANUEL (1916-1984)


Dédicace d'Orphée

Me voici revenu de la rive incertaine
où lamente la lyre abandonnée d'Orphée :
le vent d'en-bas m'emplit de vertige les veines
et mon double brumeux ne s'est point dissipé.

Après avoir usé ma ressemblance humaine
les lunes mauves de l'Enfer m'ont patiné.
Mes yeux ? deux diamants d'hiver ou deux fontaines
Qui fixent un soleil immuable et glacé.

Tel l'arbre aux pas profonds, aveugle de murmures
secoue dans le sommeil ses nocturnes verdures
où les soleils défunts mûrissent oubliés :

Le même arbre de jour, que la lumière outrage
Sans feuilles, sans oiseaux, flagellant les nuages
Maudit de ses grands bras anathèmes l'été.

(Sodome édition du Seuil, 1953)
 


...........

Pablo Neruda

Je prends congé, je rentre 
chez moi, dans mes rêves,
je retourne en Patagonie
où le vent frappe les étables
où l'océan disperse la glace.
Je ne suis qu'un poète 
et je vous aime tous,
je vais errant par le monde que j'aime :

dans ma patrie 
on emprisonne les mineurs
et le soldat commande au juge.
Mais j'aime, moi, jusqu'aux racines
de mon petit pays si froid.
Si je devais mourir cent fois,
c'est là que je voudrais mourir
et si je devais naître cent fois
c'est là aussi que je veux naître 
près de l'araucaria sauvage,
des bourrasques du vent du sud
et des cloches depuis peu acquises.

Qu'aucun de vous ne pense à moi. 
Pensons plutôt à toute la terre, 
frappons amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique: je veux que viennent
avec moi le mineur, la fillette,
l'avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
Que nous allions au cinéma, 
que nous sortions 
boire le plus rouge des vins. 

Je ne suis rien venu résoudre. 

Je suis venu ici chanter
je suis venu
afin que tu chantes avec moi. 

Pablo Neruda

Extrait de 
"El Canto General"
Traduction collégiale 


LÉO
de Luc Rose

En écoutant un vieux Ferré
Dont les mots claquent sur les portes
Au verbe haïr au verbe aimer
J’ai senti battre mon aorte

Son air tragique ou rigolard
Savait pourfendre où il fallait
Plantant ses mots comme des dards
Parfois pour dire qu’il aimait

Le vieux Léo et ses chansons
Les trémolos de sa voix aigre
Sont dans mon cœur colimaçon
J’aurais voulu être son nègre

Bals musettes accordéons
Rien à jeter tout à entendre
Dans le silence ou violon
J’ai vu le vent venir surprendre 

15/07/2003

Léo Ferré


Avec le temps...

avec le temps, va, tout s'en va
on oublie le visage et l'on oublie la voix
le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller
chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien

avec le temps...
avec le temps, va, tout s'en va
l'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
l'autre qu'on devinait au détour d'un regard
entre les mots, entre les lignes et sous le fard
d'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
avec le temps tout s'évanouit

avec le temps...
avec le temps, va, tout s'en va
mêm' les plus chouett's souv'nirs ça t'as un' de ces gueules
à la gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort
le samedi soir quand la tendresse s'en va tout' seule

avec le temps...
avec le temps, va, tout s'en va
l'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien
l'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux
pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous
devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens
avec le temps, va, tout va bien

avec le temps...
avec le temps, va, tout s'en va
on oublie les passions et l'on oublie les voix
qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

avec le temps...
avec le temps, va, tout s'en va
et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu
et l'on se sent glacé dans un lit de hasard
et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard
et l'on se sent floué par les années perdues- alors vraiment
avec le temps on n'aime plus

 


°°°°°°°°°°°

Poème écrit à Dachau, attribué au pasteur Martin Niemöller.

Quand ils sont venus 
chercher les juifs
je n'ai rien dit
je n'étais pas juif

Quand ils sont venus
chercher les catholiques
je n'ai rien dit
je n'étais pas catholique

Quand ils sont venus
chercher les communistes
je n'ai rien dit
je n'étais pas communiste

Quand ils sont venus
chercher les syndicalistes
je n'ai rien dit
je n'étais pas syndicaliste


Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.

°°°°°°°°°°°


Henri Michaux (1899-1984)

Ma Vie 

Tu t'en vas sans moi, ma vie.
Tu roules.
Et moi j'attends encore de faire un pas.
Tu portes ailleurs la bataille.
Tu me désertes ainsi. 
Je ne t'ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres.
Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.
A cause de ce manque, j'aspire à tant.
A tant de choses, à presque l'infini...
A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n'apportes. 


Extrait de "La Nuit Remue" Poésie/Gallimard 




Petit

Quand vous me verrez,
Allez,
Ce n'est pas moi.

Dans les grains de sable, 
Dans les grains des grains,
Dans la farine invisible de l'air,
Dans le grand vide qui se nourrit comme du sang,
C'est là que je vis.

Oh ! je n'ai pas à me vanter : Petit ! petit !
Et si l'on me tenait,
On ferait de moi ce qu'on voudrait.

Le nuit remue Éditions Gallimard

 


Le grand combat

Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupéte jusqu'à son drâle ;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.





°°°°°°°°°°°

Paul Géraldy

LA FOURMI

Une fourmi de dix-huit mètres
Avec un chapeau sur la tête,
Ça n'existe pas, ça n'existe pas.
Une fourmi traînant un char
Plein de pingouins et de canards,
Ça n'existe pas, ça n'existe pas.
Une fourmi parlant français
Parlant latin et javanais,
Ça n'existe pas, ça n'existe pas.
Eh! Pourquoi pas ?


Absence

Ce n'est pas dans le moment
où tu pars que tu me quittes.
Laisse-moi, va, ma petite,
il est tard, sauve-toi vite !
Plus encor que tes visites
j'aime leurs prolongements.

Tu m'es plus présente, absente.
Tu me parles. Je te vois.
Moins proche, plus attachante,
moins vivante, plus touchante,
tu me hantes, tu m'enchantes !
Je n'ai plus besoin de toi.

Mais déjà pâle, irréelle,
trouble, hésitante, infidèle,
tu te dissous dans le temps.
Insaisissable, rebelle,
tu m'échappes, je t'appelle.
Tu me manques, je t'attends !


 
 

La dormeuse

Figure de femme, sur son sommeil 
fermée, on dirait qu'elle goûte 
quelque bruit à nul autre pareil 
qui la remplit toute.

De son corps sonore qui dort 
elle tire la jouissance 
d'être un murmure encor 
sous le regard du silence

Rainer Maria RILKE
1875-1926 

 

   Paul Eluard

      1895 - 1952

  La bouche aux lèvres d'or
  n'est pas en moi pour rire
  et tes mots d'auréoles
  ont un sens si parfait
  que de mes nuits damnées
  de silences et de morts
   j'entends vibrer ta voix
  dans toutes les nuits du monde

 

 

°°°°°°°°°°°

 

LIBER

Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom 

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom 

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom 

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom 

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom 

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom 

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom 

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom 

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom... 

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom 

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom 

Sur l'absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom 

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom 

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer 

LIBER

 

 


Bonne justice

C'est la chaude loi des hommes
Du raisin ils font du vin
Du charbon ils font du feu
Des baisers ils font des hommes. 

C'est la dure loi des hommes
Se garder intact malgré
Les guerres et la misère
Malgré les dangers de mort. 

C'est la douce loi des hommes
De changer l'eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères. 

Une loi vieille et nouvelle
Qui va se perfectionnant
Du fond du cœur de l'enfant
Jusqu'a la raison suprême. 
   

& & & & &

    

 

Robert Desnos

 

1900 - 1945

 Je suis le veilleur de la rue de Flandre,
 Je veille tandis que dort Paris.
 Vers le nord un incendie lointain rougeoie dans la nuit.
 J'entends passer des avions au-dessus de la ville.
 Je suis le veilleur du Point du Jour.
 La Seine se love dans l'ombre, ...
 ... derrière le viaduc d'Auteuil,
  Sous vingt-trois ponts à travers Paris.
 Vers l'ouest j'entends des explosions. 

 Je suis le veilleur de la Porte Dorée.
 Autour du donjon le bois de Vincennes épaissit ...
 ... ses ténèbres.
 J'ai entendu des cris dans la direction de Créteil
 Et des trains roulent vers l'est avec un sillage ... 
 ... de chants de révolte.
 Je suis le veilleur de la Poterne des Peupliers.
 Le vent du sud m'apporte une fumée âcre,
 Des rumeurs incertaines et des râles
 Qui se dissolvent, quelque part, dans Plaisance ...  ...ou Vaugirard.
 Au sud, au nord, à l'est, à l'ouest,
 Ce ne sont que fracas de guerre convergeant vers Paris. 

 Ai-je vraiment vécu trente-six années ?
 Ce n'est pas hier que mes souvenirs
 que mes rêves mes amours se sont passés
 c'est aujourd'hui
 Le balcon de la rue Saint-Martin
 la boutique où je regardais des éponges poussiéreuses
 Les temples du quai
 Tout cela est encore là
  mais surtout
 Je sens encore beaucoup d'années à venir
 Et beaucoup de choses à faire
 Devant moi.
 

  Dans les trémies du ciel
 un archange nage, comme il sied, vers une usine.
 Faux-monnayeurs que faites-vous de mes ongles ?
 J'ai lu dans le journal un roman dont j'étais le héros
 toujours à l'aise quand il fait pluie.
 Mon cœur bat l'extinction des feux,
 Mes yeux sont la nuit.
 Je veille mes lendemains avec anxiété.
 Au bout d'un an et deux jours...
 alors il se fit une journée de pluie d'or ... 
 ... et les sept phares merveilleux
 du monde...
 Escadres souterraines ne vous approchez ... 
 ... pas de mon tombeau :
 Je suis employé à déclouer les vieux cercueils
 pour répartir équitablement les ossements
 entre les anciennes sépultures
 et les neuves.
 Quelle profession ? Profession de foi ... 
  tu ne figures pas au Bottin.
 Les photographes rougiraient si vous 
 les regardiez en pleurant.
 Je suis un mort de fraîche date.
 Si vous rencontrez un corbillard déchaussez-vous,
 Cela fera du bien au mort.
 Il se lèvera,
 il se sortira,
 il chantera,
 il chantera la chanson des quadrilles
 et dans le futur on verra les nouveau-nés ...
 ... arriver au monde
 escortés de squelettes.
 Ce ne seront partout que grossesses de géantes,
 Il sera de bon ton chez les élégantes
 de faire monter en bague
 les larmes solides des morts à l'occasion ...
 ... des naissances.
 Amour haut parleur, sirène à corps d'oiseau,
 je vous quitte.
 Je vais goûter le silence cette belle algue ... 
 ... où dorment les requins.

 

Votez Robert Desnos

 

 Saint-John Perse

            1887 - 1975

          Berceuse 

  PREMIÈRE-NÉE - temps de l'oriole,  
  Première-Née - le mil en fleurs,
  Et tant de flûtes aux cuisines...
  Mais le chagrin au cœur des Grands
  Qui n'ont que filles à leur arc.
  S'assembleront les gens de guerre,
  Et tant de sciences aux terrasses...
  Première-Née, chagrin du peuple,
  Les dieux murmurent aux citernes,
  Se taisent les femmes aux cuisines.
  Gênait les prêtres et leurs filles,
  Gênait les gens de chancellerie
  Et les calculs de l'astronome :
  "Dérangerez-vous l'ordre et le rang?"
  Telle est l'erreur à corriger.
  Du lait de Reine tôt sevrée,
  Au lait d'euphorbe tôt vouée,
  Ne ferez plus la moue des Grands
  Sur le miel et sur le mil,
  Sur la sébile des vivants...


  L'ânier pleurait sous les lambris,
  Oriola en main, cigale en l'autre :
  "Mes jolies cages, mes jolies cages,
  Et l'eau de neige de mes outres,
  Ah! pour qui donc, fille des Grands ?"

  Fut embaumée, fut lavée d'or,
  Mise au tombeau dans les pierres noires :
  En lieu d'agaves, de beau temps,
  Avec ses cages à grillons
  Et le soleil d'ennui des Rois.

  S'en fut l'ânier, s'en vint le Roi !
  "Qu'on peigne la chambre d'un ton vif
  Et la fleur mâle au front des Reines..."
  J'ai fait ce rêve, dit l'oriole,
  D'un cent de reines en bas âge.

  Pleurez, l'ânier, chantez l'oriole,
  Les filles closes dans les jarres
  Comme cigales dans le miel,
  Les flûtes mortes aux cuisines
  Et tant de sciences aux terrasses.

  N'avait qu'un songe et qu'un chevreau
  - Fille et chevreau de même lait - 
  N'avait l'amour que d'une Vieille.
  Ses caleçons d'or furent au Clergé,
  Ses guimpes blanches à la Vieille...

  Très vieille femme de balcon
  Sur sa berceuse de rotin,
  Et qui mourra de grand beau temps
  Dans le faubourg d'argile verte...
  "Chantez, ô Rois, les fils à naître!"

  Aux salles blanches comme semoule
  Le Scribe range ses pains de terre.
  L'ordre reprend dans les grands Livres.
  Pour l'oriole et le chevreau,
  Voyez le Maître des cuisines.


  & & & & &

Anne 

Paul Valery


Anne qui se mélange au drap pale et délaisse
Des cheveux endormis sur ses yeux mal ouverts
Mire ses bras lointains tournés avec mollesse
Sur la peau sans couleur du ventre découvert.


Elle vide, elle enfle d'ombre sa gorge lente,
Et comme un souvenir pressant ses propres chairs,
Une bouche brisée et pleine d'eau brûlante
Roule le goût immense et le reflet des mers.


Enfin désemparée et libre d'être fraîche,
La dormeuse déserte aux touffes de couleur
Flotte sur son lit blême, et d'une lèvre sèche,
Tête dans la ténèbres un souffle amer de fleur.


Et sur le linge où l'aube insensible se plisse,
Tombe, d'un bras de glace effleuré de carmin,
Toute une main défaite et perdant le délice
A travers ses doigts nus dénoués de l'humain.


Au hasard! A jamais, dans le sommeil sans hommes
Pur des tristes éclairs de leurs embrassements,
Elle laisse rouler les grappes et les pommes
Puissantes, qui pendaient aux treilles d'ossements,


Qui riaient, dans leur ambre appelant les vendanges,
Et dont le nombre d'or de riches mouvements
Invoquait la vigueur et les gestes étranges
Que pour tuer l'amour inventent les amants...



 

    Le Sylphe, 

    Paul Valéry

           Ni vu ni connu
             Je suis le parfum
             Vivant et défunt
                Dans le vent venu !


                   Ni vu ni connu
                   Hasard ou génie ?
                   A peine venu
                   La tâche est finie


                   Ni lu ni compris ?
                   Aux meilleurs esprits
                   Que d'erreurs promises !


                   Ni vu ni connu,
                   Le temps d'un sein nu
                   Entre deux chemises

 

    & & & & & 

 

 Alain Grandbois, 

   poète Québécois, né le 25 mai 1900


    Que la nuit soit parfaite.

          Que la nuit soit parfaite si nous en sommes dignes
  Nulle pierre blanche ne nous indiquait la route
  Où les faiblesses vaincues achevaient de mourir

  Nous allions plus loin que les plus lointains horizons
  Avec nos épaules et nos mains
  Et cet élan pareil
  Aux étincelles des insondables voûtes
  Et cette faim de durer
  Et cette soif de souffrir
  Nous étouffant au cou
  Comme mille pendaisons


  Nous avons partagé nos ombres
  Plus que nos lumières


  Nous nous sommes montrés
  Plus glorieux de nos blessures
  Que des victoires éparses
  Et des matins heureux


  Et nous avons construit mur à mur
  La noire enceinte de nos solitudes
  Et ces chaînes de fer rivées à nos chevilles
  Forgées du métal le plus dur


  Que parfaite soit la nuit où nous nous enfonçons
  Nous avons détruit tout bonheur et toute tendresse
  Et nos cris désormais
  N'auront plus que le tremblant écho
  Des poussières perdues
  Aux gouffres des néants


  GRANDBOIS, Alain, Les îles de la nuit, Éditions de l'Hexagone, 1963.  

 

 

 


  MOTS AU Quotidien...

Proposé par Angèle, auteur inconnu

les mots de tous les jours
ne portent ni veston ni cravate
ils dépeignent le quotidien
ils parlent de sentiments
de caresses et d'affection
ils tapent sur l'épaule
du copain qui est dans le pétrin
qui a besoin de compréhension
ils lui disent les mots qu'il faut
et ils versent avec compassion du baume
sur les plaies qui marquent sa peau

sans se prendre pour des acrobates
les mots sourient aussi à la vie
ils leur arrivent de faire les bouffons
de marcher les pattes en l'air
ils s'esclaffent et rigolent
ils racontent des blagues
souvent même assez polissonnes
s'expriment sans faire de détours
sur le sexe et la drague
ils s'amusent à jouer des tours
sans prendre les choses trop au sérieux
mais les mots comme va le vent
vite changent de direction
virent de tribord à bâbord
deviennent tantôt tristes
avec des accents mélancoliques
tantôt ils sont remplis d'angoisse
affichent des visages affligés
parfois avec gène ils bafouillent
ne savent plus trop quoi dire
alors tout piteux ils se taisent
leurs silences éloquents en disent long
à d'autres moments leur ton est lyrique
ils s'enfilent comme des perles
et s'alignent pour former des vers
qui disent avec plus de douceur
l'amour que l'on n'ose déclarer tout haut
ils prononcent tout bas les déclarations
de l'amoureux transi à sa bien-aimée
et quand ils deviennent muets
ce n'est pas parce qu'ils bougonnent
c'est qu'ils n'ont plus rien à dire
et que dans le dictionnaire ils dorment
(Auteur inconnu)

 

André Breton
Tournesol

La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule a respiré la marraine de Dieu
Les torpeurs se déployaient comme la buée
Au Chien qui fume
Ou venaient d'entrer le pour et le contre
La jeune femme ne pouvait être vue d'eux que mal et de biais
Avais-je affaire à l'ambassadrice du salpêtre
Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée
Les lampions prenaient feu lentement dans les marronniers
La dame sans ombre s'agenouilla sur le Pont au change
Rue Git-le-Coeur les timbres n'étaient plus les mêmes
Les promesses de nuits étaient enfin tenues
Les pigeons voyageurs les baisers de secours
Se joignaient aux seins de la belle inconnue
Dardés sous le crêpe des significations parfaites
Une ferme prospérait en plein Paris
Et ses fenêtres donnaient sur la voie lactée
Mais personne ne l'habitait encore à cause des survenants
Des survenants qu'on sait plus dévoués que les revenants
Les uns comme cette femme ont l'air de nager
Et dans l'amour il entre un peu de leur substance
Elle les intériorise
Je ne suis le jouet d'aucune puissance sensorielle
Et pourtant le grillon qui chantait dans les cheveux de cendres
Un soir près de la statue d'Etienne Marcel
M'a jeté un coup d'œil d'intelligence
André Breton a-t-il dit passe


Jacques Prévert

La grasse matinée 


Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l'homme
la tête de l'homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s'en fout de sa tête l'homme
il n'y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n'importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ces vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines...
Un peu plus loin le bistro
café-crème et croissants chauds
l'homme titube
et dans l'intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l'assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Il est terrible
le petit bruit de l'œuf dur cassé sur un comptoir d'étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim.



Les enfants qui s'aiment 

Les enfants qui s'aiment s'embrassent debout
Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
Mais les enfants qui s'aiment
Ne sont là pour personne
Et c'est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit
Excitant la rage des passants
Leur rage leur mépris leurs rires et leur envie
Les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l'éblouissante clarté de leur premier amour.

Jacques Prévert



JEAN COCTEAU


PLAIN-CHANT


Je n'aime pas dormir quand ta figure habite,
La nuit, contre mon cou ;
Car je pense à la mort laquelle vient trop vite,
Nous endormir beaucoup.
Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!
Est-il une autre peur?
Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille
Ton haleine et ton cœur.
Quoi, ce timide oiseau replié par le songe
Déserterait son nid !
Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge
Par quatre pieds fini.
Puisse durer toujours une si grande joie
Qui cesse le matin,
Et dont l'ange chargé de construire ma voie
Allège mon destin.
Léger, je suis léger sous cette tête lourde
Qui semble de mon bloc,
Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,
Malgré le chant du coq.
Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,
Où règne une autre loi,
Plongeant dans le sommeil des racines profondes,
Loin de moi, près de moi.
Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,
Par ta bouche qui dort
Entendre de tes seins la délicate forge
Souffler jusqu'à ma mort.

 

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Dernière mise à jour : lundi 12 février 2007

 

 

 

Marcel Proust (1871-1922) (recueil: Poèmes)

Je contemple souvent le ciel de ma mémoire


Le temps efface tout comme effacent les vagues
Les travaux des enfants sur le sable aplani
Nous oublierons ces mots si précis et si vagues
Derrière qui chacun nous sentions l'infini.

Le temps efface tout il n'éteint pas les yeux
Qu'ils soient d'opale ou d'étoile ou d'eau claire
Beaux comme dans le ciel ou chez un lapidaire
Ils brûleront pour nous d'un feu triste ou joyeux.

Les uns joyaux volés de leur écrin vivant
Jetteront dans mon cœur leurs durs reflets de pierre
Comme au jour où sertis, scellés dans la paupière
Ils luisaient d'un éclat précieux et décevant.

D'autres doux feux ravis encor par Prométhée
Étincelle d'amour qui brillait dans leurs yeux
Pour notre cher tourment nous l'avons emportée
Clartés trop pures ou bijoux trop précieux.

Constellez à jamais le ciel de ma mémoire
Inextinguibles yeux de celles que j'aimai
Rêvez comme des morts, luisez comme des gloires
Mon cœur sera brillant comme une nuit de Mai.

L'oubli comme une brume efface les visages
Les gestes adorés au divin autrefois,
Par qui nous fûmes fous, par qui nous fûmes sages
Charmes d'égarement et symboles de foi.

Le temps efface tout l'intimité des soirs
Mes deux mains dans son cou vierge comme la neige
Ses regards caressants mes nerfs comme un arpège
Le printemps secouant sur nous ses encensoirs.

D'autres, les yeux pourtant d'une joyeuse femme,
Ainsi que des chagrins étaient vastes et noirs
Épouvante des nuits et mystère des soirs
Entre ces cils charmants tenait toute son âme

Et son cœur était vain comme un regard joyeux.
D'autres comme la mer si changeante et si douce
Nous égaraient vers l'âme enfouie en ses yeux
Comme en ces soirs marins où l'inconnu nous pousse.

Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes
Le désir gonflait nos voiles si rapiécées
Nous partions oublieux des tempêtes passées
Sur les regards à la découverte des âmes.

Tant de regards divers, les âmes si pareilles
Vieux prisonniers des yeux nous sommes bien déçus
Nous aurions dû rester à dormir sous la treille
Mais vous seriez parti même eussiez-vous tout su

Pour avoir dans le cœur ces yeux pleins de promesses
Comme une mer le soir rêveuse de soleil
Vous avez accompli d'inutiles prouesses
Pour atteindre au pays de rêve qui, vermeil,

Se lamentait d'extase au-delà des eaux vraies
Sous l'arche sainte d'un nuage cru prophète
Mais il est doux d'avoir pour un rêve ces plaies
Et votre souvenir brille comme une fête.



ARAGON

Vers à danser

Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent


C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble
C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble


Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble


UN JOUR UN JOUR


Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime
Sa protestation ses chants et ses héros
Au dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd'hui surgit devant le crime

Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Ah je désespérais de mes frères sauvages
Je voyais je voyais l'avenir à genoux
La Bête triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats porté sur nos rivages

Quoi toujours ce serait par atroce marché
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panthères
Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Quoi toujours ce serait la guerre la querelle
Des manières de rois et des fronts prosternés
Et l'enfant de la femme inutilement né
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles

Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d'idoles
Aux cadavres jeté ce manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche 

Poème de Louis Aragon, chanté par Jean Ferrat
Tous droits réservés

 

Les Yeux d'Elsa Louis Aragon 

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire 
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer 
S'y jeter à mourir tous les désespérés 
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire 

À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé 
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent 
L'été taille la nue au tablier des anges 
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés 

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur 
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit 
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie 
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure 

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée 
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs 
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs 
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé 

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche 
Par où se reproduit le miracle des Rois 
Lorsque le cœur battant ils virent tous les trois 
Le manteau de Marie accroché dans la crèche 

Une bouche suffit au mois de Mai des mots 
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas 
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres 
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux 

L'enfant accaparé par les belles images 
Écarquille les siens moins démesurément 
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens 
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages 

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où 
Des insectes défont leurs amours violentes 
Je suis pris au filet des étoiles filantes 
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août 

J'ai retiré ce radium de la pechblende 
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu 
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu 
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes 

Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa 
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent 
Moi je voyais briller au-dessus de la mer 
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa 

 

 

La nuit de Dunkerque

La France sous nos pied comme une étoffe usée
S'est petit à petit à nos pas refusée

Dans la mer où les morts se mêlent aux varechs
Les bateaux renversés font des bonnets d'évêque

Bivouac à cent mille au bord du ciel et l'eau
Prolonge dans le ciel la plage de Malo

Il monte dans le soir où des chevaux pourrissent
Comme un piétinement de bêtes migratrices

Le passage à niveaux lève ses bras rayés
Nous retrouvons nos cœurs en nous dépareillés

Cent mille amours battant aux cœurs des Jean sans terre
Vont-ils à tout jamais cent mille fois se taire

O saint Sébastien que la vie a criblés
Que vous me ressemblez que vous me ressemblez

Sûr que seuls m'entendront ce qui la faiblesse eurent
De toujours à leur cœur préférer sa blessure

Moi du moins je crierai cet amour que je dis
Dans la nuit on voit mieux les fleurs de l'incendie

Je crierai je crierai dans la ville qui brûle
A faire chavirer des toits les somnambules

Je crierai mon amour comme le matin tôt
Le rémouleur passant chantant Couteaux Couteaux

Je crierai je crierai Mes yeux que j'aime où êtes-
Vous où es-tu mon alouette ma mouette

Je crierai je crierai plus fort que les obus
Que ceux qui sont blessés et que ceux qui ont bu

Je crierai je crierai Ta lèvre est le verre où
J'ai bu le long amour ainsi que du vin rouge

Le lierre de tes bras à ce monde me lie
Je ne peux pas mourir Celui qui meurt oublie

Je me souviens des yeux de ceux qui s'embarquèrent
Qui pourrait oublier son amour à Dunkerque

Je ne peux pas dormir à cause des fusées
Qui pourrait oublier l'alcool qui l'a grisé

Les soldats ont creusé des trous grandeur nature
Et semblent essayer l'ombre des sépultures

Visages de cailloux Postures de déments
Leur sommeil a toujours l'air d'un pressentiment

Les parfums du printemps le sable les ignore
Voici mourir le Mai dans les dunes du Nord

Louis Aragon




PAUL GERALDY 
1885 - 

Abat-jour 

Tu demandes pourquoi je reste sans rien dire ? 
C'est que voici le grand moment, 
l'heure des yeux et du sourire, 
le soir, et que ce soir je t'aime infiniment ! 
Serre-moi contre toi. J'ai besoin de caresses. 
Si tu savais tout ce qui monte en moi, ce soir, 
d'ambition, d'orgueil, de désir, de tendresse, et de bonté !... 
Mais non, tu ne peux pas savoir !... 
Baisse un peu l'abat-jour, veux-tu ? Nous serons mieux. 
C'est dans l'ombre que les cœurs causent, 
et l'on voit beaucoup mieux les yeux 
quand on voit un peu moins les choses. 
Ce soir je t'aime trop pour te parler d'amour. 
Serre-moi contre ta poitrine! 
Je voudrais que ce soit mon tour d'être celui que l'on câline... 
Baisse encore un peu l'abat-jour. 
Là. Ne parlons plus. Soyons sages. 
Et ne bougeons pas. C'est si bon 
tes mains tièdes sur mon visage!... 
Mais qu'est-ce encor ? Que nous veut-on ? 
Ah! c'est le café qu'on apporte ! 
Eh bien, posez ça là, voyons ! 
Faites vite!... Et fermez la porte ! 
Qu'est-ce que je te disais donc ? 
Nous prenons ce café... maintenant ? Tu préfères ? 
C'est vrai : toi, tu l'aimes très chaud. 
Veux-tu que je te serve? Attends! Laisse-moi faire. 
Il est fort, aujourd'hui. Du sucre? Un seul morceau? 
C'est assez? Veux-tu que je goûte? 
Là! Voici votre tasse, amour... 
Mais qu'il fait sombre. On n'y voit goutte. 
Lève donc un peu l'abat-jour. 

Paul Géraldy. 

La Rose et le Réséda

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du cœur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

...........

 



Les mains d'Elsa ( Louis Aragon )


Donne-moi tes mains pour l'inquiétude
Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé
Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi te mains que je sois sauvé 


Lorsque je les prends à mon pauvre piège
De paume et de peur de hâte et d'émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fond de partout dans mes main à moi 


Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Ce qui me bouleverse et qui m'envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j'ai trahi quand j'ai tressailli 


Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots 


Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D'une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d'inconnu 


Donne-moi tes mains que mon cœur s'y forme
S'y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement. 


 

Le modeste

 (Poème de Louis Aragon)


Les pays, c'est pas ça qui manque,
On vient au monde à Salamanque
A Paris, Bordeaux, Lille, Brest(e).
Lui, la nativité le prit
Du côté des Saintes-maries,
C'est un modeste.

Comme jadis a fait un roi,
Il serait bien fichu, je crois,
De donner le trône et le reste
Contre un seul cheval camarguais
Bancal, vieux, borgne, fatigué,
C'est un modeste.

Suivi de son pin parasol,
S'il fuit sans mêm' toucher le sol
Le moindre effort comme la peste,
C'est qu'au chantier ses bras d'Hercule
Rendraient les autres ridicules,
C'est un modeste.

A la pétanque, quand il perd
Te fais pas de souci, pépère,
Si d'aventure il te conteste.
S'il te boude, s'il te rudoie,
Au fond, il est content pour toi,
C'est un modeste.

Si, quand un emmerdeur le met
En rogne, on ne le voit jamais
Lever sur l'homme une main leste.
C'est qu'il juge pas nécessaire
D'humilier un adversaire,
C'est un modeste.

Et quand il tombe amoureux fou
Y a pas de danger qu'il l'avoue
Les effusions, dame, il déteste.
Selon lui, mettre en plein soleil
Son cœur ou son cul c'est pareil,
C'est un modeste.

Quand on enterre un imbécile
De ses amis, s'il raille, s'il
A l'œil sec et ne manifeste
Aucun chagrin, t'y fie pas trop:
Sur la patate, il en a gros,
C'est un modeste.

Et s'il te traite d'étranger
Que tu sois de Naples, d'Angers
Ou d'ailleurs, remets pas la veste.
Lui, quand il t'adopte, pardi!
Il veut pas que ce soit le dit,
C'est un modeste.

Si tu n'as pas tout du grimaud,
Si tu sais lire entre les mots,
Entre les faits, entre les gestes.
Lors, tu verras clair dans son jeu,
Et que ce bel avantageux,
C'est un modeste.



°°°°°°°°°°°

LA PAROLE, Paul Eluard

J'ai la beauté facile et c'est heureux.
Je glisse sur les toits des vents
Je glisse sur le toit des mers
Je suis devenue sentimentale
Je ne connais plus le conducteur
Je ne bouge plus soie sur les glaces
Je suis malade fleurs et cailloux
J'aime le plus chinois aux nues
J'aime la plus nue aux écarts d'oiseau
Je suis vieille mais ici je suis belle
Et l'ombre qui descend des fenêtres profondes
Épargne chaque soir le cœur noir de mes yeux

...........


L'AMOUREUSE   Paul ELUARD

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.

...........

 


Robert Desnos (A la Mystérieuse, 1926) 

A la faveur de la nuit 


Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit. 
Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre. 
Cette ombre à la fenêtre c'est toi, ce n'est pas une autre, c'est toi. 
N'ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges. 
Ferme les yeux. 
Je voudrais les fermer avec mes lèvres. 
Mais la fenêtre s'ouvre et le vent, le vent qui balance bizarrement 
la flamme et le drapeau entoure ma fuite de son manteau. 
La fenêtre s'ouvre: ce n'est pas toi. 
Je le savais bien. 




Henri Michaux

SUR LE CHEMIN DE LA MORT

Sur le chemin de la mort,
Ma mère rencontra une grande banquise ;
Elle voulut parler,
Il était déjà tard ;
Une grande banquise d'ouate.

Elle nous regarda mon frère et moi,
Et puis elle pleura.

Nous lui dîmes - mensonge vraiment absurde -
Que nous comprenions bien.
Elle eut alors un si gracieux sourire 
de toute jeune fille,
Qui était vraiment elle,
Un si joli sourire presqu'espiégle ;
Ensuite elle fut prise dans l'Opaque.





REPOS DANS LE MALHEUR

Le Malheur, mon grand laboureur,
Le Malheur, assoies-toi,
Repose-toi,
Reposons-nous un peu toi et moi,
Repose,
Tu me trouves, tu m'éprouves, tu me le prouves.
Je suis ta ruine.

Mon grand théâtre, mon havre, mon âtre,
Ma cave d'or,
Mon avenir, ma vraie mère, mon horizon.
Dans ta lumière, dans ton ampleur, dans mon horreur,
Je m'abandonne.

(poèmes extrait de " Plume ") 


POUR TOI MON AMOUR
Jacques Prévert

Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j'ai acheté des oiseaux
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
Et j'ai acheté des fleurs
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
Et j'ai acheté des chaînes
De lourdes chaînes
Pour toi
mon amour
Et puis je suis allé au marché aux esclaves
Et je j'ai cherchée
Mais je ne t'ai pas trouvée
mon amour.



LE TEMPS PERDU
Jacques Prévert

Devant la porte de l'usine
le travailleur soudain s'arrête
le beau temps l'a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l'œil
familièrement
Dis donc camarade Soleil
tu ne trouves pas
que c'est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron?

JAQUES PREVERT

L'adieu
Guillaume Apollinaire

J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps Brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends

°°°°°°°°°°°

Enrico Macias

Malheur à celui qui blesse un enfant

Il n'a pas de père, et il n'a pas de mère,
C'est le plus frondeur de tout l'orphelinat
On cite en exemple son sale caractère
Et on le punit car on ne l'aime pas.

{Refrain:}
Qu'il soit un démon, qu'il soit noir ou blanc,
Il a le cour pur, il est toute innocence
Qu'il soit né d'amour, ou par accident,
Malheur à celui qui blesse un enfant.

2. Il vole au marché, un gâteau, une orange,
Et on le poursuit, il faut le rattraper
On donne l'alerte, on arrête un ange
Et pour se défendre il se met à pleurer.

{Refrain}

3. Il est émigré d'un pays de misère
Et dans une école il apprend à parler
Son accent fait rire, il ne peut rien faire
Sans qu'on lui reproche d'être un étranger.