ANDREE TAILLANDIER

 

 

 

 

 


Soir en Armorique

Le long des chemins creux hérissés de calvaires,
Au bras du crépuscule avance un pan de nuit
Agitant ses grelots pour des oiseaux-trouvères
Qui lissent l'océan et la terre sans bruit.

Le silence troué par la faune celtique
Recueille des accents et des saveurs d'embruns.
La brise a ramassé le sel de l'Atlantique
Et sème sur les toits ses vigoureux parfums.

Les ajoncs recueillis, gigantesque guirlande,
Déposent leur couronne aux pieds du vieil Armor
Laissant les feux follets qui courent sur la lande
S'enivrer pour un temps sous un ciel aux yeux d'or.

La vague vient lécher la roche dans sa course.
La nature se tait autour d'un encensoir
Et voici que grimpant auprès de la Grande Ourse
En carrosse argenté nous parcourons le soir.





Rhapsodie pour trois 
(Sonnet pour mes absents)

Après avoir fauché toutes les fleurs du mal,
Fait des gerbes d'amour des mots en léthargie,
Il me faudrait construire une immense élégie
Où chanteraient pour trois les flûtes en choral.


L'oiseau-lyre au sommet d'un rose floréal,
Tel un dieu d'éloquence en cette trilogie
En mènerait l'orchestre au sein d'une magie
Qui remplirait nos cours d'un tendre festival.


Délaissant le présent, nous dresserions des voiles
Pour aller découvrir de nouvelles étoiles
Qui voyagent sans bruit dans le ciel indigo.


Je voudrais que pour vous naisse une rhapsodie,
Sonate originale ou savant concerto,
Sous mes doigts impuissants, un air criant de vie !




Mon jardin

Comme autrefois, ce jour, je me plais au jardin
Avec ses grands pavots volant aux crépuscules,
Sur les verts dentelés, des touches de carmin,
Faisant ainsi pleuvoir des soleils minuscules.

J'aime le savourer-il me reste si peu-
Cueillant dans sa douceur telle une friandise,
Entre les résédas, deux touffes de lin bleu,
A ma lèvre s'offrant un oillet mignardise.

Dans le buis odorant sont les chardonnerets,
Sur le volubilis le papillon butine,
La toile de l'épeire, au matin dans ses rets,
Piège tous les rayons de l'aurore mutine.

J'y retrouve ton pas, me sers de ton outil,
Je crois même parfois que nous sommes ensemble.
Et lorsqu'il se fait tard, en cet instant béni
Je cherche un autre signe en l'étoile qui tremble.

Si je suis toute seule au creux du soir doré,
Je sais capter encore un bonheur de passage,
Un tout petit bonheur des autres ignoré
Mais que moi je reçois tel un tendre message.

Très sage en mon jardin, je dois tout doucement,
De peur d'effaroucher les souvenirs fragiles,
Marcher comme aujourd'hui dans cet envoûtement
Qui fardera de paix mes heures inutiles.

 


La guitare bohème

Au sein de la Camargue , une guitare ardente
A surgi des roseaux sous les doigts du vent bleu.
Sa voix rauque soudain jette en bouquets de feu
Des notes à la nuit, sa seule confidente.

Dans le marais rêveur les taureaux sont couchés.
Les restes d'un brasier tout près d'une roulotte
Dessinent dans le soir sur l'ombre qui tremblote
De souples tamaris en silence penchés.

L'instrument patiné d'une dernière flamme
S'embrase et devient même orante de l'amour.
Je ne saurai jamais quel est ce troubadour
Mais avec moi j'emporte un morceau de son âme.

La terre se recueille et dans ce chant subtil
On sent battre la vie et sauvage et bohème
Au cour d'un chaud pays où l'on aime de même
Laisser s'enraciner les songes en exil.




Etrange forêt de Brocéliande

Dans ce monde sylvestre où palpite l'étrange
Suit-on de vieux démons ou la trace d'un ange ?
Ici règne Morgane et ses pièges trompeurs.
Quand Lancelot gémit la forêt est en pleurs.

Dans l'arbre vit Merlin, dans la source Viviane ,
Dans l'antique moulin une ombre se pavane.
Sur le Pont du Secret un rêve suranné
Murmure doucement, aux lieux enracinés.

Des fantômes s'en vont d'une marche incertaine
Se déhanchant sans bruit sous des brumes de laine.
Des lourdes frondaisons suintent des sons confus,
Une harpe frémit entre les troncs moussus.

Dans les douves, la nuit, la belle Dame Blanche
Vient mirer sa pâleur et ses yeux de pervenche,
Le vent celte posant sur ses cheveux épars
Les pétales nacrés de mille nénuphars.

Le sentier longuement s'étire sous la lune
Posant ses bracelets sur la mauve callune
Et le barde rêveur, cueilleur d'illusions,
Tend l'oreille, enchanté, par ces nobles visions.




Enfants du monde entier

Que tu sois blanc ou noir petit enfant je t'aime,
Que ton pays s'appelle Inde, Cambodge ou même
Si tu n'as pas d'abri sous un ciel peu clément
Sache que moi je pense à tout ce dénuement.

Que tu sois barbouillé de suie ou de poussière,
Que tu marches pieds nus au bord de la rizière,
Peu m'importe vois-tu, je te trouve si beau
Que je voudrais pour toi tout l'amour en cadeau.

Même si tu grandis trop vite pour ton âge,
Même si mon vieux rêve a tout l'air d'un mirage,
Dans tes yeux agrandis, pleins d'interrogation,
Je lis comme un appel qui donne le frisson.

Que puis-je t'apporter, moi, dans ma solitude
Pour apaiser ta peur, ta faim, ta lassitude ?
Que ne puis-je ameuter le monde ensommeillé
Afin de voir fleurir ton rire ensoleillé !

Aussi loin que tu sois écoute ma prière,
Elle vole vers toi sans murs et sans frontière,
Toi l'adorable enfant que je veux secourir,
Elle est un chant d'amour qui ne saurait mourir.





Attente

Lorsque grince la grille au bas du grand hospice
Le vieillard n'ose pas, de peur d'être déçu,
Détourner son regard alors qu'il a perçu
Un pas qui lentement sur le dallage glisse.


Que de jours bienheureux sous ce front qui se plisse
Lui rappellent encor le banc de bois moussu,
L'épagneul bondissant et le fauteuil cossu
Ainsi qu'un chemin creux fleurant bon la mélisse !


Il rêve à son jardin, à ses mauves lilas,
A sa femme Marie, aux petits qu'il n'a pas,
Aux vieux copains partis sans taper la belote.


Mais voici que s'approche un autre petit bruit.
Serait-ce un fou mirage en sa tête qui trotte
Ou bien, oh ! quelle joie, est-ce quelqu'un pour lui ?


 

   

        rianet18@aol.com

 

Galerie mise en ligne le 5 janvier 2007 


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