Franz Seguin

 

 

 

Parfois 

Parfois la vie s'envole de nos lèvres
comme des oiseaux de mer
alors la fleur reste vide
et nous sentons les mains du passé nous étreindre
comme des enfants heureux qui ne reviendront plus.

Et nous buvons le café amer des années 
pour rallumer une présence au fond du coeur
pour que renaissent ceux qui sont partis
ceux qui nous ont laissé là perdus dans l'outre-vie

Et le ciel qui était nôtre reste désert
les portes des jours se referment
contre nos amours inutiles
gisantes sous les pierres 

La fête lentement s'en est allée danser plus loin
et nous parcourons les forêts du souvenir
sur le sable froid des sentiers non-retour
sentiers de nos pauvres enfances de passage

Il poudre partout sur des dalles 
aussi vaines que les larmes
aussi mortes que les tendres étreintes
de ceux que nous avons déjà tenus dans nos mains un jour 

 

 

Adolescence

J’ai souvenir de toi, petite adolescente 
Qui m’alluma des feux, voilée sous ta pudeur 
Effluve d’un parfum qui m’allait droit au cœur 
Tu étais toute neuve en ta beauté naissante 

Nos yeux à demi clos brillaient dans la soupente 
Où nous étions allés à l’abri des voyeurs 
Tes lèvres frémissaient enluneillées d’ardeurs 
Et j’effleurai tes seins nouvelets dans l’attente 

Comme un aimant surgi de ta peau lumineuse 
Ton corps me suppliait dans sa douceur fiévreuse 
Et appelait mes mains sous ta blouse de soie 

Le cœur hypnotisé sans pouvoir reculer 
Tu restais suspendue à l'amour qui foudroie 
Et moi qui craignais trop pour te déshabiller 

 

À ma sœur de peines ! 


Donne-moi ta détresse et que je l'enfouisse 
Dans le fond de l'abysse aux portes de l'oubli 
Verse-moi tous tes pleurs je les mêle à mes eaux 
Aux creux des océans de ton âme affligée 

Livre-moi ta tristesse pour que je la baigne 
Et que je la délave en mon cœur outragé 
Puis je la jetterai à ces grands oiseaux blancs 
Qui voilent dans le vent au milieu des tempêtes 

À la vague qui court le long de mes rivages,
Qu'elle dérive au loin vers des îles sans nom!
Toi, la femme flétrie sous des mains monstrueuses 
Toi, la si douce enfant, toi, la tant méprisée 

Toi que j'aime si fort et qu'on a crucifiée 
Donne-moi ta douleur que je la boive toute 


Amour de poète 

Je te voudrais saphique
Poétesse éolienne
Pythie de l'île Delphes
Prêtresse d'Apollon
Pour oser consoler
Ton chagrin de mes pleurs.

Je te voudrais enfant
Pour te chérir encore
Te prendre en mon amour
Te lover en mon âme
Et te laisser aller
Partout où tu voudrais,

Pour me laisser charmer
De l'appel des sirènes
Te serrer dans mes mots
Te blottir dans mes bras
Et calmer ta frayeur.
Puis, sans plus jamais craindre
L'attachement du coeur,

T'aimer et t'adorer
D'un amour de poète.
Mais je ne le peux pas
Car tu es une femme
Et ta douceur me touche
Et je crains ta douleur! 


Avec le temps 

L'empreinte de ton corps laissée là sur le sable
Je m'y suis couché doucement.
Il y restait encore un petit bout de câble
Qui m'attacha délicieusement

Je t'ai cherchée partout et de mes mains offertes
Qui te touchaient d'amour à mi-mot en secret,
Sur la page du cœur, j'ai écrit d'encres vertes
Un poème enflammé que toi seule lisais.

Mais les pluies sont venues pour éteindre ma trace
Sur la plage l'été vient de tout balayer,
Et l'adieu de ton âme à présent qui s'efface
De notre enchantement plus rien ne va rester! 



Clopin-clopant 

En empruntant un escalier 
dès la seconde marche 
j'ai dû mettre un pied de côté 
au risque de me tordre l'arche.

De ce fait un peu médusé 
(car la troisième était moins large) 
de descendre je continuai 
en chaloupant comme une barge.

Mon pas frappa trop tôt le sol 
car la sixième était plus haute 
j'ai failli prendre mon envol 
et rejoindre le bon apôtre.

La neuvième c'était trop bas 
de cinq pouces, grand bien me fasse 
tombé dans le vide oh la la! 
je me retrouvai sur la face.

Et passai de vie à trépas 
faute de rythme et de cadence 
presque impossible dans tout ça 
de conserver le pas de danse.

Quand le curé chanta ma messe 
en circulant autour du corps 
aucun ne vit que des deux fesses 
il boitait égal de tous bords.

Quant à ce menuisier coupable 
qui construisait des tourne-pieds 
il se voulait encor capable 
en toute spontanéité

de faire en marches inégales 
trop compliqué de mesurer! 



Deuil

Je ne t'ai plus revue de ces neiges d'automne 
où tu t'es envolée définitivement 
et mon cœur en est mort dans la poitrine comme 
une bête blessée sans implorer l'aman. 

Et je n'ai jamais su où se trouvait la tombe, 
et je n'ai jamais vu qu'on t'y eût déposée, 
lorsque j'y suis venu après des jours sans nombre, 
en vain j'ai recherché une fosse oubliée. 

Point de fleur, point de Christ, point d'honneur, point de pierre, 
aucune inscription pour marquer ton trépas, 
seule une dépression en forme de baissière 
où le gazon brûlé par l'eau ne poussait pas. 

Lors je m'y suis lové dans ce ventre de terre 
pour entendre ta voix qui avait disparu 
et, enfant de dix ans, sur cette tombe austère, 
je t'ai dit mon Malheur mais tu n'entendais plus. 

Et je t'ai suppliée de revenir, ô mère! 
pour que je puisse encor me blottir dans tes bras 
et respirer l'odeur de ton corps éphémère, 
retrouver cet amour enterré avec toi. 

Puis j'ai senti soudain comme quelqu'un derrière, 
l'ombre du fossoyeur qui m'observait muet 
et me pointant l'endroit du bout de sa tarière, 
il me dit doucement: "C'est bien là qu'elle était!" 

J'ai imploré le saule en ses branches pleureuses, 
l'impassible soleil cruellement d'azur, 
et passés par le trou de la haie épineuse, 
ma Solitude et moi, avons franchi le mur. 



Fin 

La nuit affleure à l'horizon du temps qui passe
Je viens juste de naître et je mourrai demain
Quand plusieurs des aimés auront de guerre lasse
Abandonné ce monde et perdu les chemins

Quand le goût de ta chair sera devenu fade
Quand mes amis défunts ne seront plus autour
Et que mon cœur lassé de cette mascarade
Sera perclus des ans et par le désamour

Alors viendra ce jour et sans que rien n'y fasse
Sans que j'ose espérer un tout dernier détour
Crucifié aux années, je laisserai la place
Et mon corps gémira quand ce sera son tour

Tes yeux liront sur moi la dernière prière
Ma vie s'envolera vers un autre séjour
Pour toi, petite amante, au chagrin planétaire
Pour toi dorénavant, ma vie n'aura plus cours

Et je te pleurerai du fond des cimetières
Au milieu de mes cendres sous les monuments
Et je te chercherai au profond de la terre
Toi ma douce compagne avec acharnement

Tant mon amour pour toi ne pourra se défaire! 


Hiver 

L'hiver rayonne à ma fenêtre 
On ne sent plus le temps passer 
Ah! si le printemps pouvait naître 
Et les oiseaux recommencer 

Le soleil poudre sur la neige
Le vent nous gifle par à-coups
Au lieu que la froidure assiège
Il vaudrait mieux des jours plus doux

Quand les frimas ouvrent cortège
Je ne sais plus que les temps gris 
Le froid continue son manège 
Et me souvient que je vieillis

Si tu passes par ma rivière
Que février a pétrifiée
Vois que sous la couche de verre
L'eau continue de s'écouler 



Quand ? 

J'ai plané sur ton corps aux milliers de caresses 
Comme un aigle assoiffé qui se prend à glatir, 
Ton ombre m'a bercé de sa délicatesse 
Et je suis demeuré sans pouvoir repartir. 

Car tu es le ruisseau de ma mélancolie, 
Par tes gémirs plaintifs j'ai été soulagé 
De l'angoisse du temps et de la nostalgie, 
De mes larmes d'enfance au jardin saccagé. 

Et depuis sous tes mains s'effacent les nuages, 
La tristesse s'envole aux charmes de ton corps, 
J'ignore si demain finira le voyage 
Mais tous ce que j'espère, est de t'aimer encore. 

Hâtons-nous maintenant d'épuiser nos tendresses, 
De ne laisser mourir aucun précieux instant, 
Je n'ai plus qu'un regret qu'une seule détresse, 
D'en voir venir la fin, ô toi que j'aime tant! 


Saules

Le temps jonche mon corps et m'infiltre sous terre
Et vos racines bleues me boiront, arbres nus,
Quand les pluies du printemps reviendront en rivière
Pour délaver mes os dans la fonte et les crues

Je n'aurai plus d'angoisse et mourront les misères
Et mes amours aussi pour lesquels j'ai vécu
Je ne sentirai plus que l'eau des fondrières
Et le souvenir gris de ceux que j'ai perdus

Je vibrerai au son des bourgeons qui éclatent
Et me balancerai dans les saules branchus
Qui ondulent sur l'onde en branches délicates
Je serai sous l'écorce aux verdures charnues

Alors, vous m'oublierez dans la vie où s'ébattent
Les oiseaux tapageurs en faisant leur chahut
L'été poindra bientôt sur les lacs qui miroitent
Et vous n'entendrez plus les cris de l'urubu

 

VAIR 

Pour que je trouve enfin la couleur de tes yeux 
Dans le bleu de grisaille aux matins indécis 
Laisse! Laisse sur moi se poser ton regard 
Magicienne assoupie à l'indice du rêve! 

Comme autant de saphirs, laiteusement ovales, 
Un lapin endiablé gambille en tes prunelles 
Sourcière! Dis-moi la couleur de tes yeux, 
Pinceaux multicolores aux miroirs inversés! 

Ô toi, ma Nuageuse 
Dis-moi pourquoi leurs feux 
Et leurs langueurs rêveuses 
Comme des doux hamacs suspendus sous les arbres 
Dis-moi leur voilure et leurs mâts 
Où perchent silencieux des canaris orange 

Te revoici, rivière aux tains versicolores! 
Ô nonchalance nébuleuse, 
Ô sinueuse irisée des eaux pâles, 
Dis-moi aussi tes lèvres aux mille cerises! 

  

CHÂTELAINE


Je cingle en tes risées
stellaires qui m'enlacent
vers ta Grande Ourse ailée
et le lait de ta Voie.
S'ouvre alors accrochée
dans les mâts de ta grâce
la voile déployée
de mon bleu désarroi.

Ton parfum me poursuit
et hante mes narines
troupeau de daims surgis
affolés par les cris
j'entends passer des biches
dans la brise marine
comme des montgolfières
en l'abîme des nuits.

Constellés d'hirondelles
s'envolent les mirages
de tes yeux débordés
en fontaines de jais,
tant la pluie radieuse
alanguit mes rivages
et tes jaillissements
en minces ruisselets!

Et tes eaux envahissent
ma terre et la délavent
je sombre lentement
dans ton immensité
comme une caravelle
qui mouille entre des plages
ta douceur hallucine
et me fait chavirer.

Et perchés tout là-haut
enserrés à tes hanches
tous ces colifichets
qui se mettent à tinter
une douce éléphante
un olifant qui brame
un orvet rutilant
un salamandre ambré
délicats et ouvrés
comme ton vrai bijou.


© Franz Seguin

 

  franz14@hotmail.com

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