RODES

 

          

 

 

 


AU BOUT DU TEMPS

Au bout du temps, je ne suis plus,
Personne n'est autre que pluie
Fine et coulant en faibles rus 
Dans les fissures de la vie.

Au bout du champ, je ne vois rien 
Qu'un autre champ, un autre rien,
Peut-être un arbre ou un corbeau,
L'écorce glabre et un oiseau !

Au bout des mains passe du vent,
Insaisissable vagabond
Qui nous caresse de néant 
Puis se répand sur l'horizon.

Au bout des yeux, perle un regret,
Un souvenir au tiède chant
Qui nous inonde et puis se tait,
C'est le frisson des coeurs mourants. 


LE MARAIS

La nuit vaut bien le jour quand naissent les secrets 
D'un mystérieux détour au calme du marais.
Un trésor est caché par-delà les roseaux 
Mais, ne pas le trouver, c'est là le vrai cadeau !

Le silence se tait comme enfin apaisé
De ce digne respect pour l'infinie beauté 
Puis, sortant de la peur et de sombres abysses,
Se répand un grand choeur de crapauds et de lys.

Il ne manque qu'un chant, celui de ta beauté, 
Près de moi pour le temps que cette nuit d'été 
A paré de magie sur des flots enivrants 
Qui chaloupent la vie comme on berce un enfant.

Une barque pour deux et nous serons la vie, 
Sans maîtres et sans dieux, aux routes infinies, 
Emportant au hasard des brumes et des vents
Un soupir, un regard, le bonheur d'un instant .


MOULIN

Mon moulin perdu, seul aux quatre vents, 
Aux ailes tordues de ronde et de temps,
Ta folie tournoie en longs craquements, 
Souvenirs de joie aux gloires d'antan.

Et la lourde meule incrustée de plaies 
Ne broie qu'une éteule de fade ivraie, 
Souvenir des jours aux grains abondants, 
Vacarme sourd de rouages puissants.

Tu n'es plus qu'écho, brandissant au loin 
De noirs oripeaux qui flottent en vain 
Et de la poussière, unique farine,
Ton pain de misère se perd à la ruine.

Un jour, je viendrai caresser tes flancs 
Et puis ouvrirai ta porte au levant,
Portant la lumière à ce ventre mort,
Tirant de terre le meunier qui dort.


RUINES

Je contemple une ruine aux splendeurs éventrées,
Etreinte d'aubépine et de lierre fané.
Par les flancs que creva un occulte destin
S'écoulent en rivières une chaise, un chagrin.

Cette vie déposa son horloge au silence,
Souvenirs d'un enfant, harmonie d'existence, 
Pour offrir au bosquet qui farde les saisons 
Les lambeaux d'un palais aux lointaines chansons. 

La famille, à l'hiver, protégée de ces murs 
Dit encore au mystère un sinistre murmure.
Et le vent qui bondit sous les bois frémissants 
Brusquement m'étourdit de musiques d'antan.

A courir en été sur de tendres verdures,
A sentir le café et se gorger de mûres,
C'était sous le soleil une vie simple et belle, 
Un ultime réveil à des pleurs qui m'appellent.


VAGUE NOSTALGIQUE

Nous étions des enfants, sans bagage et sans loi,
Quelques grains d'aléa sur un rêve géant.
L'air était notre pain et la terre, un nuage,
Qui couvrait nos visages de masques d'indiens.

De féroces combats nous laissaient pantelants
Au repos du couchant, sous la voûte des draps,
Où passaient en frissons des comètes bleutées
Qu'il fallait enfourcher comme un fier étalon.

Les grands ne savaient plus, les grands ne savaient pas,
Le sourire en éclats et nos cœur ingénus.
ils semblaient si pesants et fardés de regrets,
Ne connaissant la paix que du renoncement

Mais était-ce bien moi ce gamin Si joyeux?
Mais était-ce bien eux ces adultes sans joie ?
Car je ferme aujourd'hui les yeux à la lumière
De trop lourdes paupières qui pèsent à la vie


Voyage à deux

Monte sur mon dos nous irons au bois,
Compter les bouleaux sur nos jeunes doigts !

Viens sur mon vélo nous irons plus loin,
Où le rêve est chaud, le baiser câlin !

Viens sur ma moto nous irons plus vite
Au bout des sanglots du coeur qui s'effrite !

Monte dans l'auto tu pourras dormir,
Il y fait bien chaud pour quelques soupirs !

Viens dans mon avion, peut-être qu'en haut
Le monde est bien rond, le monde est plus beau !

Viens dans ma fusée, le vide est profond 
Et la voie lactée, mon seul horizon !


DEPOUILLE D'AMOUR

Je reste là mais suis parti, 
Vidé de toi, lassé de tout,
Cherchant ta plainte dans le vent,
Léchant la pluie, nourri de rien.

Comme un vieux chêne aux raides bras,
Je bois la terre, brune et basse,
Mort éternel, privé de ciel, 
Pauvre lépreux dans le matin..

Tu es partie, je t'ai perdue
Comme un flambeau dans l'océan 
Mais dans les rêves sans espoirs,
La mer est calme et le vent doux.


ELLE

Elle est de ces joyaux profondément obscurs,
Taillés dans le secret, à l'éclat contenu,
Reposant à l'écrin comme des gemmes pures 
Qui garderaient pour nous des forces inconnues.

Elle est un parfum lourd de lys et d'orchidée,
Une nappe fluide étirant sa langueur
Au-dessus des étangs mystérieux et drapés
De brume vaporeuse et de douce lenteur.

C'est l'ombre d'un château qui pose sur les douves
Un voile de fraîcheur invitant au repos.
C'est un gémissement de solitaire louve
Pudique et frémissante aux caprices de l'eau.

J'étais un vagabond flânant à l'inutile,
Aveugle et maladroit, trébuchant au chemin,
Elle tira ma charrue, sans effort et gracile,
Avant que de m'offrir la paume de sa main.


J'ALLUME LA BOUGIE

J'allume la bougie, le mur est toujours blanc,
Une araignée pressée disparaît à ma vue.
Peut-être fait-il bon, pris à ses filaments,
Condamné à la mort devant ce corps velu !

Car la vie est partout semblable différence,
Manger pour subsister, sans peine et sans projet,
Juste pour que le ciel ne brille de l'absence, 
Même au prix des enfants qui partent en secret.

Et la cire a coulé, rouge, abondante et chaude.
Une mare s'étend comme au pied d'un volcan
Qui aurait rejeté le trop plein de son ode 
Au derme de la Terre, d'un flot bouillonnant.

Et si le feu me brûle, je suis attiré 
Vers sa flamme ondulante et scellée à mon âme 
Car c'est aussi un feu qui plombe mes étés 
A chercher l'air éteint sous des rayons infâmes.


JUGEMENT DERNIER

Les martyrs avançaient dans des robes de bure,
Le regard fatigué et le corps amaigri 
Vers un gouffre sans fond que l'éclat des armures 
Ne pouvait pénétrer tant y régnait la nuit.

Et la lance acérée des bourreaux immobiles,
Erigeant en conquête sa pointe glacée,
Escortait vers la mort cette foule servile,
Suffocante de brume et de pleurs étouffés.

Ils étaient des amants, infidèles, sans foi,
Des épouses lassées, des enfants assassins
Qui pensaient de la vie méconnaître les lois 
Sans qu'aucun châtiment ne leur brisât les reins.

Mais l'abîme infini se repaît de nos peurs 
Et de ceux qui, trop fort, chantèrent le dépit,
Affublés de lumière et de rires moqueurs 
Quand périssait un frère à côté de leur lit.


QUI ES-TU L'AUTRE ?

Toi qui jamais ne mangeas à ma table 
Et que la vie a gardé loin de moi,
Tu ne sais rien de mes jeux ou mes fables,
Ombre sans nom qui connut d'autres toits !

Car dans la chair, on se sent près des siens.
Autour du plat nous étions si joyeux,
Vous, ma famille et mes frères anciens, 
Souvenez-vous des hivers et du feu !

Et puis le temps a posé d'autres nappes 
Sur le vieux bois de ces doux souvenirs.
Et la nature a passé d'autres capes 
Creusant la ride et lestant le sourire.

Alors ce soir, je voudrais un ami
Un étranger, même fou, même muet 
Pour lui chanter dans mes plus vieux habits 
L'âge perdu et ses profonds secrets.

 


Ecrire à l'auteur : sedor@wanadoo.fr  

 

 

 

 

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