JEAN RICHEPIN

 

 

Jean Richepin selon Barbey d'Aurevilly 



Jules Barbey d'Aurevilly 


« Le dandysme de la gueuserie, cette affectation, a poussé M. Richepin aux outrances d'attitude et d'expression dont son livre (La Chanson des gueux) et son talent pouvaient se passer. Seulement – voici quelque chose en faveur du poète que je blâme – l'affectation, qui ordinairement éteint la verve, n'éteint point la sienne. Elle est, chez lui, inextinguible. Qualité rare en tout temps que la verve, mais plus rare et plus précieuse que jamais dans une époque épuisée où personne ne vit fort! La verve est une des qualités dominantes de l'auteur de la Chanson des gueux, et il fallait qu'elle fût de bonne trempe pour avoir résisté au besoin d'effet à tout prix qu'il poursuit avec tant d'acharnement dans tout le cours de son livre, et particulièrement dans la troisième partie intitulée : Nous autres gueux! – Partie inférieure de ses poésies, trop pantagruélique à mon gré, et dans laquelle non pas seulement l'ivresse, mais l'indigestion est glorifiée. » (Les œuvres et les hommes (2e série) – XI. Les poètes, Lemerre, 1889, p. 184)

« Alors que la morale religieuse n'est plus, quand la pauvre littérature, qui mourra aussi, un de ces jours, de son immortalité, existe encore, il n'y a plus que la question esthétique à poser devant un livre comme celui des Blasphèmes; il n'y a plus qu'à savoir si nous avons, malgré l'horreur de son livre, un poète de plus dans M. Richepin.

Eh bien, je dis que la critique littéraire peut prendre ce livre et l'écailler comme on écaille un poisson, et le râcler du fil de son couteau et en retrancher, couche par couche, tout ce qui déshonore littérairement une telle œuvre, c'est-à-dire le gongorisme effréné, l'atroce mauvais goût, les bassesses ignobles et malheureusement volontaires d'expression, l'haleine des pires bouches, enfin tous les défauts dont l'auteur a fait comme à plaisir d'immondes vices, il restera et on trouvera, sous tout cela et malgré tout cela, un énorme noyau de poésie, résistant et indestructible, qui brillera de sa propre lueur dans l'histoire littéraire d'un siècle qui a des poètes comme Hugo, Vigny, Musset, Baudelaire et Lamartine, le plus grand de tous ! » (Les œuvres et les hommes (2e série) – XI. Les poètes, Lemerre, 1889, p. 189)

 
 

Jean Richepin   
(18491926)

 

Oceano Nox

Dans le silence,
Le bateau dort
Et, bord à bord,
Il se balance. 

Seul, à l’avant,
Un petit mousse, 
D’une voix douce,
Siffle le vent. 

Au couchant pâle
Et violet
Flotte un reflet
Dernier d’opale. 

Sur les flots verts,
Par la soirée
Rose et moirée
Déjà couverts, 

Sa lueur joue
Comme un baiser 
Vient se poser 
Sur une joue. 

Puis, brusquement,
Il fuit, s’efface,
Et sur la face 
Du firmament,

 Dans l’ombre claire
On ne voit plus 
Que le reflux
Crépusculaire . 

Les flots déteints
Ont sous la brise
La couleur grise 
Des vieux étains.

   

 

 

 

Le Chemin Creux

Le long d’un chemin creux que nul arbre n’égaie,
Un grand champ de blé mûr, plein de soleil, s’endort.
Et le haut du talus, couronné d’une haie,
Est comme un ruban vert qui tient des cheveux d’or.
 De la haie au chemin tombe une pente herbeuse
Que la taupe soulève en sommets inégaux,
Et que les grillons noirs à la chanson verbeuse
Font pétiller de leurs monotones échos.
 Passe un insecte bleu vibrant dans la lumière
Et le lézard s’éveille et file étincelant,
Et près de flaques d’eau qui luisent dans l’ornière
La grenouille coasse un chant rauque et râlant.
 Ce chemin est très loin du bourg et des grand’routes,
Comme il est mal commode on ne s’y risque pas,
Sans qu’on voie un visage ou qu’on entende un pas. 
C’est là, le front couverts par une épine blanche,
Au murmure endermeur des champs silencieux,
Vous cette urne de paix dont la liqueur s’épanche
Comme un vin de soleil dans le saphir des cieux,
C’est là que vient le gueux, en bête poursuivie,
Parmi l’âcre senteur des herbes et des blés,
Baigner son corps poudreux, et rajeunir sa vie
Dans le repos brûlant de ses sens accablés.
Et quand il dort, le noir vagabond, le maroufle
Aux souliers éculés, aux haillons dégoûtants,
Comme une mère émue et qui retient son souffle,
La nature se tait pour qu’il dorme longtemps. 

°°°°°°°°°°°