BAUDET HERENC  

(première partie du XV eme siecle)

Baudet Herenc a longtemps résidé en Flandre bourguignonne. 
Ce théoricien de la seconde rhétorique se doublait d'un poète de talent… Lors d'une rencontre à Chalon-sur-Saône, Charles d'Orléans le récompensa pour les ballades qu'il avait composées et présentées devant lui.

 
 

 

 

 

 

Rondel Double

Rossignol, a ta bienvenue
Va vers ma dame et le salue
De par moy en ton joyeux chant
Et luy dis qu'en elle servant
Ma loyauté ne se remue,

Et que de beauté pourveüe
Pour toutes je l'ay esleüe
Pour la grace estre possessant
Rossignol, (a ta bienvenue).

Se tu sens, sa response eüe,
Qu'en moy soit sa grace estendue,
Prestement viens vers moi volant,
Et mon cueur de joye ara tant
Que tristesse j'aray perdue,
Rossignol,(a ta bienvenue). 

 



Aultre Rondel Simple


J'aime qui m'aime , aultrement non :
Qui ne m'aime je n'en puis mais,
Et veul mieulx que n'ayme jamais
Se je n'ay d''estre amé le nom.

Sans partie amer n'est pas bon :
Pour vivre joyeux desormais,
(J'aime qui m'aime, aultrement non.)

Se ma dame de hault renom

De refus me fait entremes,
En la grace d'Amours me mes
Pour acquerir hault guerredon :
J'aime qui m'ayme, (aultrement non.)

 

 

 


   
 

François de Montcorbier 
ou des Loges 
mais plus connu sous le nom de  
Francois Villon

1431 - ?

C'est le plus difficile, le plus authentique, le plus absolu des poètes de France. Le moins-que-rien, le réaliste, et en même temps l'universitaire. Et le rêve médiéval, par force, hors de lui.

 
 

 

 

 

Ballade

   

En réalgar, en arsenic rocher,

En orpiment, en salpêtre et chaux vive,

En plomb bouillant pour mieux les émorcher,

En suif et poix détrempés de lessive

Faite d'étrons et de pissat de juive,

En lavage de jambes à meseaux,

En raclures de pieds et vieils houseaux,

En sang d'aspic et drogues venimeuses,

En fiel de loups, de renards et blaireaux,

Soient frites ces langues envieuses !

 

En cervelle de chat qui hait pêcher,

Noir, et si vieil qu'il n'ait dent en gencive,

D'un vieux mâtin, qui vaut bien aussi cher,

Tout enragé, en sa bave et salive,

En l'écume d'une mule poussive

Détranchée menue à bons ciseaux,

En eau où rats plongent groins et museaux,

Raines, crapauds et bêtes dangereuses,

Serpents, lézards et tels nobles oiseaux,

Soient frites ces langues envieuses !

 

En sublimé, dangereux à toucher,

Et au nombril d'une couleuvre vive,

En sang qu'on voit aux palettes sécher

Sur ces barbiers, quand pleine lune arrive,

Dont l'un est noir, l'autre plus vert que cive,

En chanvre et fiz, et en ces ords cuveaux

Où nourrices essangent leurs drapeaux,

En petits bains de filles amoureuses

(Qui ne m'entend n'a suivi les bordeaux)

Soient frites ces langues envieuses !

 

Princes, passez tous ces friands morceaux,

S'étamine, sac n'avez ou bluteaux,

Parmi le fond d'une braye brenneuse ;

Mais, par avant, en étrons de pourceaux

Soient frites ces langues envieuses !

 

 

 

 

Ballade des dames du temps jadis


Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ni Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui châtré fut et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint Denis ?
Pour son amour eut cette essoyne.
Semblablement où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La reine Blanche comme lys
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietris, Alis,
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souv'raine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Prince, n'enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Qu'à ce refrain ne vous ramène :
Mais où sont les neiges d'antan ? 

 

 

 

 

Ballade des Pendus
(texte original)

Freres humains qui apres nous vivez,
N'ayez les cuers contre nous endurcis,
Car, se pitie de nous povres avez,
Dieux en aura plus tost de vous mercis.
Vous nous voiez cy attaches, cinq, six:
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieca devoree et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Se freres vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis
Par justice. Toutefois, vous scavez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis;
Excusez nous, puis que sommes transsis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grace ne soit pour nous tarie,
Nous preservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

La pluye nous a debues et lavez,
Et le soleil dessechiez et noircis;
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux caves,
Et arrachie la barbe et les sourcis.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis ce, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez a couldre.
Ne soiez sonc de nostre confrairie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'enfer n'ait de nous seigneurie:
A luy n'ayons que faire ne que souldre.
Hommes, ici n'a point de mocquerie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

 

 

 


Je plains le temps de ma jeunesse

Je plains le temps de ma jeunesse,
Auquel j'ai plus qu'autre gallé
Jusqu'à l'entrée de vieillesse,
Qui son partement m'a celé.
Il ne s'en est à pied allé,
N'à cheval ; hélas ! comment donc ?
Soudainement s'en est volé,
Et ne m'a laissé quelque don.

Allé s'en est, et je demeure
Pauvre de sens et de savoir,
Triste, failli, plus noir que meure,
Qui n'ai ni cens, rente, n'avoir ;
Des miens le moindre, je dis voir,
De me désavouer s'avance,
Oubliant naturel devoir,
Par faute d'un peu de chevance.

Si ne crains avoir dépendu
Par friander ni par lécher ;
Par trop aimer n'ai rien vendu
Qu'amis me puissent reprocher,
Au moins qui leur coûte moult cher.
Je le dis et ne crois médire ;
De ce me puis-je revancher :
Qui n'a méfait ne le doit dire.

Bien est verté que j'ai aimé
Et aimeraie volontiers ;
Mais triste coeur, ventre affamé
Qui n'est rassasié au tiers
M'ôte des amoureux sentiers.
Au fort, quelqu'un s'en récompense
Qui est rempli sur les chantiers !
Car la danse vient de la panse.

Hé ! Dieu, si j'eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et à bonnes moeurs dédié,
J'eusse maison et couche molle !
Mais quoi ? Je fuyaie l'école,
Comme fait le mauvais enfant.
En écrivant cette parole,
À peu que le coeur ne me fend.

Le dit du sage trop lui fis
Favorable (bien en puis mais !)
Qui dit : « Éjouis-toi, mon fils,
En ton adolescence » ; mais
Ailleurs sert bien d'un autre mes,
Car « Jeunesse et adolescence »
C'est son parler, ni moins ni mais,
« Ne sont qu'abus et ignorance. »

Mes jours s'en sont allés errant
Comme, dit Job, d'une touaille
Font les filets, quand tisserand
En son poing tient ardente paille :
Lors s'il y a nul bout qui saille,
Soudainement il le ravit.
Si ne crains plus que rien m'assaille,
Car à la mort tout s'assouvit.

Où sont les gracieux galants
Que je suivais au temps jadis,
Si bien chantants, si bien parlants,
Si plaisants en faits et en dits ?
Les aucuns sont morts et raidis,
D'eux n'est-il plus rien maintenant :
Repos aient en Paradis,
Et Dieu sauve le remenant !

[...] 

 

 

 

 



Ballade pour prier Notre-Dame

Dame du ciel, régente terrienne
Emperière des infernaux palus,
Recevez-moi, votre humble chrétienne,
Que comprise sois entre vos élus,
Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus.
Les biens de vous, ma Dame et ma Maîtresse,
Sont trop plus grands que ne suis pécheresse,
Sans lesquels biens âme ne peut mérir
N'avoir les cieux. Je n'en suis jangleresse :
En cette foi je veux vivre et mourir.

À votre fils dites que je suis sienne ;
De lui soient mes péchés absolus ;
Pardonne-moi comme à l'Egyptienne,
Ou comme il fit au clerc Théophilus,
Lequel par vous fut quitte et absolus,
Combien qu'il eût au diable fait promesse.
Préservez-moi de faire jamais ce,
Vierge portant, sans rompure encourir,
Le sacrement qu'on célèbre à la messe :
En cette foi je veux vivre et mourir.

Femme je suis pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sais ; oncque lettre ne lus.
Au moutier vois dont suis paroissienne
Paradis peint, où sont harpes et luths,
Et un enfer où damnés sont boullus
L'un me fait peur, l'autre joie et liesse.
La joie avoir me fais, haute Déesse,
À qui pécheurs doivent tous recourir,
Comblés de foi, sans feinte ni paresse :
En cette foi je veux vivre et mourir.

Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Jésus régnant qui n'a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
En cette foi je veux vivre et mourir. 

 

 

 

 

 

 
 
Charles d'Orleans
1391 - 1465

Fils de Louis 1er poète français chef des Armagnacs, il participa à la bataille d'Azincourt (1415) puis resta 25 ans prisonnier des Anglais.   A son retour, il réunit autour de lui; à Blois, une cour raffiné. Ses oeuvres (ballades, rondeaux) constituent un des sommet de la poésie courtoise.

 
 

On le sait par des études récentes, les XIV è - XVI è s. virent un mini âge glaciaire. Quoi d'étonnant à ce que les poètes aient tant célébré le joli mai et le renouveau de la nature en ce mois ? Voici donc une deuxième ballade de Charles d'Orléans (1394-1465), ballade tout à fait d'actualité en ce 2 mai (p. 198 et 200 de l'édition des "Lettres Gothiques").

 

 

 

 

Ballade 62

Le lendemain du premier jour de may
Dedens mon lit ainsi que je dormoye
Au point du jour m'avint que je songeay
Que devant moy une fleur je voye,
Qui me disoit : «Amy, je souloye
En toy fier, car pieça mon party
Tu tenoies ; mais mis l'as en oubly
En soustenant la fueille contre moy.
J'ay merveille que tu veux faire ainsi
Riens n'ay meffait, ce pense-je, vers toy.»

Tout esbahy alors je me trouvay ;
Si respondy au mieux que je savoye :
³Tresbelle fleur, oncques ne pensay
Faire chose qui desplaire te doye ;
Se pour esbat aventure m'envoye
Que serve la fueille cest an-cy,
Doy-je pour tant de toy estre banny ?
Nennil certes, je fais comme je doy.
Et se je tiens le party qu'ay choisy,
Riens n'ay meffait, ce pense-je, vers toy.

Car non pour tant honneur te porteray
De bon vouloir, quelque part que je soye,
Tout pour l'amour d'une fleur que j'amay
Ou temps passé. Dieu doint que je la voye
En paradis, après ma mort, en joye !
Et pource, fleur, chierement je te pry :
Ne te plains plus, car cause n'as pourquoy
Puis que le fais ainsi que tenu suy.
Riens n'ay meffait, ce pense-je, vers toy.

La verité est telle que je dy
J'en fais juge, Amour le puissant roy.
Tresdoulce fleur, point ne te cry mercy :
Riens n'ay meffait, ce pense-je, vers toy.»
 

(Vers 5-6 : "je me souloye..." : "j'avais l'habitude d'avoir confiance en toi car jadis tu étais de mon parti"
Vers 9 : "j'ai merveille" : "je m'étonne"
Vers 10 : "Je n'ai pas mal agi, semble-t-il, à ton égard"
Vers 15-16 : "Se pour esbat..." : "Si le hasard veut que pour me divertir je serve la feuille cette année"
Vers 24 : "Ou [= Au] temps passé. Dieu doint..." : "autrefois. Que Dieu fasse que je la voie"
Vers 26 : "chierement" : en y attachant beaucoup de prix"
Vers 32 : "point ne te cry mercy" : "je ne te demande pas grâce".
Le vers 11 ne comporte que neuf syllabes ; d'après les notes p. 199 et 201)

 

 

 

 


Rondel 255

Aller vous musser maintenant
Ennuyeuse Merencolye !
Regardez la saison jolye
Qui par tout vous va reboutant ! (= repoussant)
Elle se rit en vous mocquant,
De tous bons lieux estes bannye :
Aller vous musser maintenant
Ennuyeuse Merencolye !
Jusques vers caresme prenant
Que jeusne les gens amaigrye (quand le jeûne amaigrit les gens)
Et la saison est admortye (amortie = comme morte)
Ne vous monstrez ne tant ne quant ! 
(ne tant... : sous aucun prétetxe)
Aller vous musser maintenant
Ennuyeuse Merencolye !
Regardez la saison jolye
Qui par tout vous va reboutant !

 

 

 



Dedans mon Livre de Pensée,
J'ai trouvé écrivant mon cœur
La vraie histoire de douleur,
De larmes toute enluminée,

En effaçant la très aimée
Image de plaisant douceur,
Dedans mon Livre de Pensée !

Hélas ! où l'a mon cœur trouvée ?
Les grosses gouttes de sueur
Lui saillent, de peine et labeur
Qu'il y prend, de nuit et journée,
Dedans mon Livre de Pensée ! 

 

 

 

 



En la forêt d'Ennuyeuse Tristesse,
Un jour m'advint qu'à part moi cheminais,
Si rencontrai l'Amoureuse Déesse
Qui m'appela, demandant où j'allais.
Je répondis que, par Fortune, étais
Mis en exil en ce bois, long temps a,
Et qu'à bon droit appeler me pouvait
L'homme égaré qui ne sait où il va.

En souriant, par sa très grande humblesse,
Me répondit : « Ami, si je savais
Pourquoi tu es mis en cette détresse,
À mon pouvoir volontiers t'aiderais ;
Car, jà piéça, je mis ton coeur en voie
De tout plaisir, ne sais qui l'en ôta ;
Or me déplaît qu'à présent je te vois
L'homme égaré qui ne sait où il va. »

- Hélas ! dis-je, souveraine Princesse,
Mon fait savez, pourquoi le vous dirais ?
C'est par la Mort qui fait à tous rudesse,
Qui m'a tollu celle que tant aimais,
En qui était tout l'espoir que j'avais,
Qui me guidait, si bien m'accompagna
En son vivant, que point ne me trouvais
L'homme égaré qui ne sait où il va.

« Aveugle suis, ne sais où aller dois ;
De mon bâton, afin que ne fourvoie,
Je vais tâtant mon chemin çà et là ;
C'est grand pitié qu'il convient que je soie
L'homme égaré qui ne sait où il va ! » 

 

 

 

 



Fermez-lui l'huis au visage
Mon cœur, à Mélancolie
Gardez qu'elle n'entre mie
Pour gâter notre ménage

Comme le chien plein de rage
Chassez-la, je vous en prie
Fermez-lui l'huis au visage
Mon cœur, à Mélancolie

C'est trop plus notre avantage
D'être sans sa compagnie
Car toujours nous tance, et crie,
Et nous porte grand dommage.
Fermez-lui l'huis au visage. 

 

 

 




Dieu, qu'il la fait bon regarder
La gracieuse, bonne et belle !
Pour les grands biens qui sont en elle
Chacun est prêt de la louer.

Qui se pourrait d'elle lasser ?
Toujours sa beauté renouvelle.
Dieu, qu'il la fait bon regarder
La gracieuse, bonne et belle !

Par deçà ni delà la mer
Ne sais dame ni demoiselle
Qui soit en tous biens parfaits telle.
C'est un songe que d'y penser.
Dieu, qu'il la fait bon regarder 

 

 

 


Ballade 56

Si tost que l'autre jour j'ouÿ
Que ma souveraine sans per
Estoit guerie, Dieu mercy,
Je m'en alay sans plus tarder
Vers mon cueur pour le lui conter.
Mais certes, tant le desiroit
Qu'à peine croire le povoit
Pour la grand amour qu'a en elle.
Et souvent à par soy disoit
"Saint Gabriel, bonne nouvelle !"

Je luy dis "Mon cueur je vous pry,
Ne vueillez croire ne penser
Que moy, qui vous suys vray amy,
Vous vueille mensonges trouver
Pour en vain vous reconforter ;
Car trop mieulx taire me vaudroit
Que le dire se vray n'estoit.
Mais la verité si est telle :
Soyez joyeulx, comment qu'il soit :
"Saint Gabriel, bonne nouvelle !"

Alors mon cueur me respondy :
"Croire vous vueil sans plus doubter,
Et tout le courrous et soussy
Qu'il m'a convenu endurer
En joye le vueil retourner."
Puis après ses yeulx essuyoit
Que de plourer moilliez avoit,
Disant : "Il est temps que rappelle
Espoir qui delaissié m'avoit,
"Saint Gabriel, bonne nouvelle !"

Il me dist aussi qu'il feroit
Dedens l'amoureuse chapelle
Chanter la messe qu'il nommoit
"Saint Gabriel, bonne nouvelle !"


[Vers 2 : "per"="pair", donc "sans égale"
Vers 7 : "povoit"="pouvait"
Vers 16-19 : "Car il vaudrait bien mieux me taire / Que l'affirmer si ce n'était pas vrai / Mais la vérité est telle que je vous la présente / Soyez joyeux quoi qu'il en soit"
Vers 24-25 : "Que j'ai dû endurer / Je veux les convertir en joie"
Vers 27 : "moilliez"="mouillés"
Vers 32 : "Dans la chapelle des amoureux"]

 



Hiver, vous n'êtes qu'un vilain !
Eté est plaisant et gentil,
En témoin de Mai et d'Avril,
Qui l'accompagnent soir et main.
Eté revêt champs, bois et fleurs
De sa livrée de verdure,
Et de maintes autres couleurs,
Par l'ordonnance de Nature.
Mais, vous, Hiver, trop êtes plein
De neige, vents, pluie et grésil.
On vous dût bannir en exil,
Sans point flatter, je parle plain,
Hiver, vous n'êtes qu'un vilain. 


 



Rondel

Aller vous musser maintenant
Ennuyeuse Merencolye !
Regardez la saison jolye
Qui par tout vous va reboutant ! (= repoussant)
Elle se rit en vous mocquant,
De tous bons lieux estes bannye :
Aller vous musser maintenant
Ennuyeuse Merencolye !
Jusques vers caresme prenant
Que jeusne les gens amaigrye (quand le jeûne amaigrit les gens)
Et la saison est admortye (amortie = comme morte)
Ne vous monstrez ne tant ne quant ! (ne tant... : sous aucun prétetxe)
Aller vous musser maintenant
Ennuyeuse Merencolye !
Regardez la saison jolye
Qui par tout vous va reboutant ! 

 

 



Rondeau du printemps

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s'est vestu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.
Il n'y a beste ni oiseau
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolie
Gouttes d'argent, d'orfèvrerie ;
Chacun s'habille de nouveau :
Le temps a laissé son manteau.




Vers 6 : "qu'en" = "qui en". 



Ballade 48

Trop longtemps vous voy sommeillier,
Mon cueur, en dueil et desplaisir.
Vueilliez vous ce jour esveillier !
Allons au bois le may cueillir
Pour la coustume maintenir !
Nous orrons des oyseaux le glay
Dont ilz font les bois retentir
Ce premier jour du moy de may.


Le Dieu d'amours est coustumier
A ce jour de feste tenir
Pour amoureux cueurs festier
Qui desirent le servir.
Pource fait les arbres couvrir
De fleurs et les champs de vert gay
Pour la feste plus embellir
Ce premier jour du moy de may.


Bien scay, mon cueur, que Faulx Dangier
Vous fait mainte paine souffir,
Car il vous fait trop eslongnier
Celle qui est vostre desir.
Pourtant vous fault esbat querir ;
Mieulx conseillier je ne vous sçay
Pour vostre douleur amendrir
Ce premier jour du moy de may.


Ma dame, mon seul souvenir
En cent jours n'auroye loisir
De vous raconter tout au vray
Le mal qui tient mon cueur martir
Ce premier jour du moy de may.


(Vers 4 : "le may cueillir" : cueillir des églantines, l'arbre de mai étant l'églantier
Vers 6 : "Nous orrons des oyseaux le glay" : "Nous entendrons le ramage des oiseaux"
Vers 11 : "Pour amoureux cueurs festier" : "Pour faire fête aux coeurs amoureux"
Vers 17 : "Faulx Dangier", le perfide danger, est un des personnages allégoriques de la rhétorique amoureuse des XVè-XVIè s. avec Fortune, Espoir, Doulx Penser...
Vers 23 : "amendrir" : "amoindrir", "alléger" ;
Certains vers sont des heptasyllabes et non des octosyllabes.
D'après les notes p. 165)







Pour ce que Plaisance est morte,
Ce may, suis vestu de noir.
C'est grand pitié de veoir
Mon coeur qui s'en desconforte,
Je m'abille de la sorte
Que doy, pour faire devoir,
Pour ce que Plaisance est morte,
Ce may suis vestu de noir.
Le temps ces nouvelles porte,
Qui ne veut deduit avoir,
Mais par force du plouvoir
Fait des champs clore la porte,
Pour ce que Plaisance est morte. 

 

 

 

 

   
 

Jean Molinet 

1435 1507

 

   
   

 

Discours de Vérité

Princes puissants qui trésors affinez
Et ne finez de forger grands discours,
Qui dominez, qui le peuple aminez,
Qui ruminez, qui gens persécutez,
Et tourmentez les âmes et les corps,
Tous vos recors sont de piteux ahors,
Vous êtes hors d'excellence boutés :
Pauvres gens sont à tous lieux rebutés.

Que faites-vous, qui perturbez le monde
Par guerre immonde et criminels assauts,
Qui tempêtez et terre et mer profonde
Par feu, par fronde et glaive furibonde,
Si qu'il n'abonde aux champs que vieilles saulx ?
Vous faites sauts et mangez bonhommeaux,
Villes, hameaux et n'y sauriez forger
La moindre fleur qui soit en leur verger.

Êtes-vous dieux, êtes-vous demi-dieux,
Argus plein d'yeux, ou anges incarnés ?
Vous êtes faits et nobles et gentieux,
D'humains outils, en ces terrestres lieux,
Non pas des cieux, mais tous de mère nés ;
Battez, tonnez, combattez, bastonnez
Et hutinez, jusques aux têtes fendre :
Contre la mort nul ne se peut défendre.

Tranchez, coupez, détranchez, découpez,
Frappez, happez bannières et barons,
Lancez, heurtez, balancez, behourdez,
Quérez, trouvez, conquérez, controuvez,
Cornez, sonnez trompettes et clairons,
Fendez talons, pourfendez orteillons,
Tirez canons, faites grands espourris :
Dedans cent ans vous serez tous pourris.
[...]

   


 


 







 

 



 

 

   

 

Dernière mise à jour : vendredi 19 mai 2006