CHRISTINE de PIZAN
(vers 1354 - après 1429)

 

Fille d'un savant médecin astrologue originaire de Pizzano (près de Bologne) que Charles V avait appelé à Paris, Christine arrive en France vers l'age de quatre ans.
Mariée vers 1379 à un secrétaire du roi, Etienne Castel, veuve après dix ans de mariage, à l'age de vingt cinq ans avec trois enfants à charge, elle devient femme de lettre par nécessité. Son œuvre évolue du lyrique au didactisme en vers puis en prose.
Christine est un auteur abondant et renommée durant tout le XV éme siècle.
"Christine de Pisan est née à Venise, puis réside à Paris. Son père conseiller de Charles V la marie à Estienne du Castel. Veuve érudite, après 10 ans de bonheur, elle est la première femme à vivre de sa plume et notre première féministe : douze livres en prose, près de quatre cents poèmes ! Exercices d'amour courtois ou simples cris d'une femme lésée par l'absence."

 
 

Seulete suy et seulete vueil estre,
Seulete m'a mon doulx ami laissée,
Seulete suy, sans compagnon ni maistre,
Seulete suy, dolente et courrouciée
Seulete suy en langour mesaisiée,
Seulete suy plus que nulle esgarée,
Seulete suy sans ami demourée.


Seulete suy à huis ou à fenestre,
Seulete suy en un anglet muciee,
Seulete suy pour moy de plours repaistre,
Seulete suy, dolente ou apaisiee,
Seulete suy, riens n'est qui tant me siee,
Seulete suy en ma chambre enserree,
Seulete suy sans ami demourree.

Seulete suy partout et en tout estre,
Seulete suy, ou je voise ou je siee,
Seulete suy plus qu'autre riens terrestre,
Seulete suy de chascun délaissiee,
Seulete suy durement abaissiee,
Seulete suy souvent toute esplouree,
Seulete suy sans ami demouree.

Princes, or est ma doulour commenciee :
Seulete suy de tout dueil menaciee,
Seulete suy plus tainte que moree
Seulete suy sans ami demouree.

 

 

 

 

Ma douce amour...

Ma douce amour, ma plaisance chérie,
Mon ami cher, tout ce que puis aimer,
Votre douceur m' de tous maux guérie.
En vérité, je vous peux proclamer
Fontaine dont tout bien me vient,
Qui en paix comme en joie me soutient
Et dont plaisirs m'arrivent à largesse,
Car vous tout seul me tenez à liesse.

L'âcre douleur qui en moi s'est nourrie
Si longuement d'avoir autant aimé,
Votre bonté l'a pleinement tarie.
Or je ne dois me plaindre ni blâmer
Cette Fortune qui devient
Favorable, si telle se maintient ;
Mais m'avez sur sa voie et adresse,
Car vous tout seul me tenez en liesse.

Ainsi l'Amour, par toute seigneurie,
A tel honneur m'a voulu réclamer,
Car dire puis, sans nulle flatterie,
Qu'il n'est meilleur même en deça des mers
Que vous, m'amour, ainsi le tient
Pour vrai mon cœur qui tout à vous se tient
Et vers rien d'autre son penser ne dresse,
Car vous tout seul me tenez en liesse.

 

 

 

 

 


   
 

JEAN FROISSART
  (vers 1337 - après 1404) 

 

Natif de Valenciennes, précocement doué pour les lettres, Jean Froissart entre au service de la princesse Philippa de Hainaut, épouse du roi d'Angleterre
Edouard III . Il mène alors la vie de cour et voyage, puis, après le décès de la reine (1369), retourne à Hainaut et se consacre à son ouvre. 

 
 

 

 

Mon cour s'esbat en oudourant la rose
Et s'esjoist en regardant ma dame

Trop mieulz ne vaut l'une que l'autre chose ;
Mon coeur s'esbat en oudourant la rase.

L'Oudour m'est bon mes dou regart je n'ose
Juer trop fort, je le vous jur par m'ame ;
Mon cour s'esbat en oudourant la rose
Et s'esjoist en regardant ma dame .

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Je voeil morir pourseivans ma querelle,
Comme loyal servant au dieu d'Amour.

Tout pour l'amour de ma dame la belle, 
Je voeil morir pourseivans ma querelle.

Quand mor serai, quoique soit dira elle,
Mon esprit la servira tous jours ; 
Je voeil morir poursievans ma querelle,
Comme loyal servant au dieu d' Amour.

 

   

 

 

 

 

 

 

 
 

Jehan REGNIER
(1392 - 1470)

   
 

 

 

 

 

Bon jour, bon an et bonne vie
Bon jour, bon an et bonne vie, 
Bien et honneur sans villanie 
Doint Dieu a ma doulce maistresse, 
Qui m'a donné de sa largesse 
La fleur de ne m'oubliez mie.

De très bon vouloir la mercie, 
Nuyt et jour pour elle je prie, 
Et de dire mon cuer ne cesse :
Bon jour, bon an. 

Bein doulcement si s'umilie, 
Et luy vient de grant courtoysie
Quant a joye si me radresse, 
Qui suis prisonnier en tristesse.
N'esse bien raison que je dye :
Bon jour, bon an ?

 

 

 


Mon bel amy, je vous envoye

Mon bel amy, je vous envoye
Mon bel amy, je vous envoye 
Nouvelles pour vous donner joye,
Pour vostre douleur secourir, 
Et ne doubtez que pour mourir 
Je suis vostrë ou que je soye.

Très voulentiers je vous verroye
Se vers vous aller je povoye, 
Mais, pource que n'y puis courir, 
Mon bel amy, je vous envoye.

Prions a Dieu qu'il nous pourvoye, 
Car, se ma voulenté avoye, 
Vers vous seroit tout mon plaisir ;
Bien scay que c'est vostre desir, 
Vostre voulenté est la moye. 
Mon bel amy, je vous envoye.

 

 


Puis que je sens que Vieillesse à moy vient

Puis que je sens que Vieillesse à moy vient
Puis que je sens que Vieillesse à moy vient
Et Jeunesse me laisse et si m'oublie, 
Prendre congé des armes me convient, 
Car ma puissance si m'est du tout faillie. 
Mon fait ne vault desormais une oublie ; 
Tel desjeuner ne quiert que le polet, 
Mieulx me vauldrait manger ung euf molet 
Pour soustenir mon corps en bon propos. 
Je suis maistre, j'estoye meilleur varlet ; 
Je ne quiers plus que l'aise et le repos.

Quant du bon temps passé il me souvient, 
Que nous allions chasser à l'acropie.
Et ou printemps que chascun en aviens
Que nous allions querir les nidz de pie,
Et maintenant j'ay au nez la roupie,
Nulles dens n'ay, je mangeue soupe en laict,
Pourré je suis et si ay mantelet,
Emprès le feu vin et eaue en deux potz, 
Les mains me tremblent et bois au gobelet ;
Je ne quiers plus que l'aise et le repos.

A m'amye ! ce temps la plus ne revient,
Se l'attendons, c'est à nous grant folye,
Aller s'en fault sans sçavoir qu'on devient,
Crier nous fault : "Oublye, oublye, oublye !"
Mon desjeuner si sera de boulye,
Des jeux Sainct Mort j'ay prins le chapelet,
Je sçay trop bien que ce jeu vous est lait.
Adieu, Amours, et à tous ses suppos ; 
Ne m'amenez Margot ne Ysabelet ;
Je ne quiers plus que l'aise et le repos.

Prince, l'aage en ce point si me mect,
J'estudie kalendriers et compost,
Medecine de mon fait s'entremet,
Je ne quiers plus que l'aise et le repos.

 

 

 

 

 


   
 

Guillaume de Machaut
(1300-1377)


Représentation supposée de Machaut

Le français, Guillaume de Machaut (1300 -1305 - 1377) est un des derniers à avoir cultivé les deux arts avec le même bonheur. A partir de 1323, il fut au service de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, qu'il accompagna dans ses voyages et sa vie militaire. Chanoine à la cathédrale de Verdun en 1330, il apparaît en cette qualité dans une bulle du pape Jean XXII (Avignon). Nommé chanoine à la cathédrale de Reims en 1337, il s'établit dans cette ville, se consacrant à la poésie et à la musique, tout en continuant à participer à la vie de la cour et à ses festivités mondaines.

 
  Onques d'amour ne parla en folie,
Mais a été, en tous ses dits, courtois,
Aussi a moult pleü sa chanterie
Aux grands seigneurs, aux Dames et bourgeois.
He ! Orpheus, assez lamenter dois
Et regretter d'un regard authentique,
Arethusa et Alpheus, tous trois
La mort Machaut, le noble rhétorique

 

 

 

Je maudis l'heure et le temps et le jour,
La semaine, le lieu, le mois, l'année
Et les deux yeux dont je vis la douceur
De ma dame, qui ma joie a finée.
Et si maudis mon cœur et ma pensée,
Ma loyauté, mon désir et m'amour
Et le danger qui fait languir en pleur
Mon dolent cœur en étrange contrée.
 
Et si maudis l'accueil, l'attrait, l'atour
Et le regard dont l'amour engendrée
Fut en mon cœur, qui le tient en ardeur,
Et si maudis l'heure qu'elle fut née,
Son faux-semblant, sa fausseté prouvée,
Son grand orgueil, sa durté où tendreur
N'a ni pitié, qui tient en tel langueur
Mon dolent cœur en étrange contrée.
 
Et si maudis Fortune et son faux tour,
La planète, l'heur, la destinée
Qui mon fol cœur mirent en telle erreur
Qu'oncques de moi fut servie n'aimée.
Mais je prie Dieu qu'il gard sa renommée
Son bien, sa paix, et lui accroisse honneur,
Et lui pardonn' ce qu'occit. à douleur
Mon dolent cœur en étrange contrée.

Ne quiers voir la beauté d'Absalon
Ni d'Ulyssès le sens et la faconde,
Ni éprouver la force de Samson,
Ni regarder que Dalila le tonde,
Ni cure n'ai par nul tour
Des yeux Argus ni de joie gringnour,
Car pour plaisance et sans aÿde d'âme
Je vois assez, puisque je vois ma dame.

De l'image que fit Pygmalion
Elle n'avait pareille ni seconde ;
Mais la belle qui m'a en sa prison
Cent mille fois est plus belle et plus monde :
C'est un droit fluns de douceur
Qui peut et sait guérir toute douleur ;
Dont cil a tort qui de dire me blâme :
Je vois assez, puisque je vois ma dame.

Si ne me chaut du sens de Salomon,
Ni que Phoebus en termine ou réponde,
Ni que Vénus s'en mêle ni Mennon
Que Jupiter fit muer en aronde,
Car je dis, quand je l'adore,
Aime et désir', sert et crains et honore,
Et que s'amour sur toute rien m'enflamme,
Je vois assez, puisque je vois ma dame.  

 

 

 

 

 

 
                       

 

 

                             

 

Eustache Deschamp

(1340-1407)

   
 

 

 Ballade amoureuse (1407)

Comment l'amant, à un jour de Pentecôte au mois de Mai, trouva s'amie par
amours cueillant roses en son joli jardin.
 
 

Le droit jour d'une Pentecôte,
En ce gracieux mois de Mai,
Celle où j'ai m'espérance toute
En un joli verger trouvai
Cueillant roses, puis lui priai :
Baisez-moi. Si dit : Volontiers.
Aise fus ; adonc la baisai
Par amours, entre les rosiers.

Adonc n'eut ni paour ni doute,  
// paour : peur (2 syllabes)
Mais de s'amour me confortai ;
Espoir fut dès lors de ma route,
Ains meilleur jardin ne trouvai. 
// ains meilleur : mais aucun meilleur
De là me vient le bien que j'ai,
L'octroi et le doux désirier
Que j'ouïs, comme je l'accolai,
Par amours, entre les rosiers.

Ce doux baiser ôte et rebute
Plus de griefs que dire ne sais
De moi ; adoucie est trèstoute
Ma douleur ; en joie vivrais.
Le jour et l'heure bénirais
Dont me vint le très-doux baiser,
Quand ma dame lors encontrais
Par amours, entre les rosiers.

Prince, ma dame à point trouvai
Ce jour, et bien m'étais métier ;
De bonne heure la saluai,
Par amours, entre les rosiers.

 

 

 

 

[Première Ballade]

Armes, amours, dames, chevalerie,
Clers musicans et fayseurs en françoys
Bons soffistes, toute poetrerie,
Tous cheus qui ont melodieuses vois,
Ceux qui cantent en orgue aucune foys,
Et qui ont cher le doulz art de musique,
Demenés duel, plourés car c'est bien drois :
La mort Machaut, le noble rhetorique

Onques d'amour ne parla en folie,
Ains a été, en tous ses dits, courtois,
Aussi à moult a pleu sa chanterie
Aus grands seigneurs, aus contes, aus bourgeois.
He ! Orpheus, assés lamenter dois
Et regretter d'un regret authentique,
Arethusa aussi Alpheus, tous trois 
(Alpheus : 2 syllabes)
La mort Machaut, le noble rhetorique.

Priez por li si que nul ne l'oublie :
Ce vous requier le bailli de Valoys
Car y n'en est aujord'uy nul en vie
Tel com il fu ne ne sera des moys.
Complains sera de comtes et de roys
Jusque lonc tamps per sa bone practique.
Vestés vous noir, plorés tous, Champenois,
La mort Machaut, le noble rhetorique.

 

 



[Deuxième Ballade]

O flour des flours de toute melodie
Tresdoulz maistres qui tant fuestes adrois,
O Guillaume mondains diex d'armounie,
Aprés vos fais qui obtiendra le choys
Sur tous fayseurs ? Certes ne le cognoys.
Vo nom sera precieuse relique
Car l'on ploura en Francë, en Artois
La mort Machaut, le noble rhetorique

Le fons Circé et la fontayne Helie
Dont vous estes le ruissel et le dois
Ou poetes mirent leur estudie
Convient taire, dont je suis moult destrois.
Las ! C'est pour vous qui moult gisiés tous frois.
Ay mi dolent depit, faillant replique,
Pluourés arpes et cors saracynois
La mort Machaut, le noble rhetorique.

Plourés rebebe, viele et ciphonie,
Psalterion, tous instrumens courtois,
Guisterne, fleustes, harpe et chelemie
Et traversaynes, et vous nimphes des bois
Timpane ossy metes en euvre doys
Tous instrumens qui estes tant antique 
[pour rimer avec "rhetorique"]
Faites devoir, plourés gentils Galoys,
La mort Machaut, le noble rhetorique.


 

 

 

 

 

 

   
 

Othon de Grandson
(1330-1395)

par Alain Chartier

Nulli ne prent melencolie
De chose dont il ne lui chault.
Se j'ay du mal, c'est ma folie ;
Ce ne lui fait ne froit ne chault.
Mais au fort, qui plus bee hault,
Il a plus fort a besoingnier ;
Par Messire Ode et par Machaut
Se puet il assez tesmoingner.

 
 

S'il ne vous plaît que j'aille mieux,
Je prendrai en gré ma détresse.
Par Dieu, ma plaisant maîtresse,
J'aimerais mieux être joyeux.
 
De vous suis si fort amoureux
Que mon coeur de crier ne cesse.
S'il ne vous plaît que j'aille mieux,
Je prendrai en gré ma détresse.
 
Belle, tournez vers moi vos yeux,
Et voyez en quelle tristesse
J'use mon temps et ma jeunesse
Et puis faites de moi vos jeux.
 
S'il ne vous plaît que j'aille mieux,
Je prendrai en gré ma détresse.
Par Dieu, ma plaisant maîtresse,
J'aimerais mieux être joyeux.

                  ...........

  

La grand beauté de vo viaire clair
Et la douceur dont vous êtes parée
Me fait de vous si fort énamouré,
Chère dame, qu'avoir ne puis durée.
À toute heure est en vous ma pensée.
Désir m'assaut durement par rigueur.
Et si par vous ne m'est grâce donnée,
En languissant définiront mes jours.
 
Allégement ne pourraie trouver
Du mal que j'ai par créature née,
Si par vous non, en qui veut affermer
Entièrement mon coeur, sans dessevrée.
Il est vôtre, longtemps vous ai aimée
Céléement, sans en faire clameur.
Et si l'amour de vous m'est refusée
En languissant définiront mes jours.
 
Ci vous supplie humblement que passer
Ma requête veuillez, s'il vous agrée.
Assez pouvez connaître mon penser
Par ma chanson, qui ballade est nommée.
Plus ne vous dis, belle très désirée,
Démontrez-moi, s'il vous plaît, vo douceur,
Car autrement soyez acertainée,
En languissant définiront mes jours.

 

   


 

 


Dernière mise à jour : vendredi 19 mai 2006