RENEE JEANNE MIGNARD

 

 

 

 



Pensées de Noël

Noël, mais c'est l'amour, la divine naissance,
La venue de l'enfant sur la paille couché.
C'est le monde à genoux plein de reconnaissance,
Qui oublie pour un jour ses plaies et ses péchés.

C'est la joie des bambins qui guettent la venue
Du bonhomme au traîneau galopant dans le ciel.
Ce sont les chants si beaux d'émotion contenue
Qui montent dans la nuit pour louer l'éternel.

Mais c'est hélas aussi la grande solitude
De ceux pour qui le sort de fait pas de crédit.
Ceux qui savent déjà que la vie bien trop rude
Leur refuse ici-bas un coin de paradis.

Noël, mais qu'est-ce donc pour les enfants trop tendres
Que la guerre a meurtris dans leur chair, dans leur coeur.
Eux qui cette nuit là chercheront à comprendre
Pourquoi ils n'ont pas droit à leur part de bonheur.

Noël ce sera toi, que malgré la distance,
En ce jour précieux je sens si près de moi.
Pas besoin de parler, nous aimons le silence.
Mais je te remercie d'être là, d'être toi.

Sonnez, cloches, sonnez au clocher des églises.
Allez dire partout qu'un sauveur nous est né.
Malgré ce monde fou, il faut que l'on se dise,
Pour une nuit encor, l'amour nous est donné.




    Eden

 

Un ciel couleur d’orage assombrit le jardin.
La dernière jonquille est morte ce matin.
Toute vie a quitté son beau calice d’or.
Une jacinthe bleue auprès d’elle s’endort. 

Le narcisse orgueilleux, ivre de sa beauté
Ne verra pas demain, n’a jamais vu l’été.
L’iris  le muscari, la frêle pâquerette,
Le crocus, la pensée, la tendre violette

N’accompagneront plus nos douces rêveries.
La tulipe se meurt, l’anémone est flétrie.
Le lilas dépérit, le seringat aussi,
Et pour la primevère, il n’est pas de sursis.

La pivoine, aujourd’hui, ne s’éveillera pas,
Le printemps finissant la conduit au trépas.
Et puis, soudainement, le détour d’une allée
Offre alors la splendeur d’un buisson d’azalées,

Le velours somptueux du noble dahlia,
L’étincelant émail du frais bégonia.
Et puis viendront l’arum et l’œillet de poète,
La rose, le lupin et le pied d’alouette,

L’aster exubérant, la sauvage glycine,
Le lent volubilis, la fraîche capucine.
C’est superbe, un jardin. Au printemps, en été,
C’est un havre de paix, un monde de beauté. 

C’est le plaisir des yeux, la jeunesse du cœur,
Un message d’amour, un rêve de bonheur.
C’est au fil des saisons le miracle attendu,
Qui nous fait retrouver le paradis perdu.

 

      

Abandon

Je suis un chien perdu,  un chien abandonné.
On m’a pris tout l’amour que je pouvais donner.
Il y a bien des jours que je suis vagabond.
Mes maîtres bien-aimés, si gentils et si bons,
En partant en congé la semaine dernière,
M’ont je ne sais pourquoi, jeté par la portière.
Je croyais à un jeu, un peu cruel peut-être,
Mais j’ai vu tout à coup leur auto disparaître.
Et je suis resté là au milieu de la route.
J’étais endolori, la culbute, sans doute.
Cependant j’ai couru, couru à perdre haleine,
En aboyant très fort, pour qu’enfin, ils reviennent.
Ce fut en vain, hélas !ne m’entendirent pas.
Et je suis malheureux, et je ne comprends pas.
Bien sûr, je deviens vieux, je n’y vois plus très bien.
Ah, qu’il est loin le temps, où encor jeune chien,
Ayant touché le cœur de la petite fille,
Je faisais mon entrée au sein de la famille.
J’étais choyé alors, et rien n’était trop beau.
On me comblait d’honneurs, de baisers, de cadeaux.
Quand je devins plus grand, je n’ai pas oublié,
On m’accrocha au cou un superbe collier.
Je n’étais pas peu fier quand ma jeune maîtresse,
M’emmenait promener en me tenant en laisse.
J’appris à faire le beau à leur donner la patte,
A lancer un ballon, à cacher des savates,
A ne pas aboyer quand c’était défendu,
A revenir au pied, à rester étendu
A faire le gardien près du petit berceau,
A jouer au cheval, les enfants sur mon dos,
Bref, pendant des années, jusqu’à ce jour fatal,
Ce fut le grand bonheur, ineffable, total.
A présent c’est fini, je ne suis que douleur.
Je ne leur en veux pas, ils n’avaient pas de cœur.
Mais je me sens bien las, j’ai froid, je suis mouillé.
Seigneur, je voudrais tant retrouver un foyer.
Je me ferai petit, ne tiendrai pas de place.
Je sais, je ne suis pas un chien de bonne race,
Mais pour peu que l’on m’aime et que l’on me caresse,
Je ne demande rien qu’un peu de gentillesse.
Que de ce noir chagrin, bien vite, on me délivre,
Et qu’on me rende enfin ma joie, ma joie de vivre.
Je suis un chien perdu, un chien abandonné,
Pourtant, j’ai tant d’amour encor à vous donner.

 

 

EPHEMERE

 

Je suis une goutte d’eau,
Née de la dernière pluie,
Pendue au rouge manteau
D’une humble fleur d’ancolie.

Durer m’est bien difficile.
Vivre ne m’est pas permis.
Je suis hélas trop fragile,
Un souffle de vent suffit.

La poussière d’une étoile,
Les chauds rayons du soleil,
L’araignée tissant sa toile, 
Le vol léger de l’abeille, 

Tous ces pièges me menacent
Sitôt que je vous le jour.
Je pars sans laisser de traces
Et disparaît pour toujours.

Le sort d’une goutte d’eau
Ne saurait vous faire envie,
Car dans le bec d’un oiseau,
Je viens de perdre la vie.




AURORE



A l’horizon confus qui soudain s’illumine,
Le voile de la nuit vient de se déchirer.
Dans la douce clarté de l’aurore opaline,
Eole va bercer ses nuages dorés.

C’est le moment divin de la reconnaissance,
L’instant mystérieux où le rêve prend fin,
Où le jour qui renaît redevient espérance,
Où le cœur angoissé peut s’apaiser enfin.

Le ciel s’est embrasé comme bûche dans l’âtre.
Le rossignol s’est tu aux premières lueurs.
Dame Lune assoupie va quitter le théâtre.
Derrière la colline une étoile se meurt.

Un chien vient d’aboyer près de la bergerie.
Le petit chat s’étire en sortant du sommeil.
La mésange perchée sur la branche fleurie
Va chanter plein gosier son aubade au soleil.

Bientôt s’exhaleront les senteurs parfumées
Des roses, des lilas si prompts à refleurir.
Et moi, tout près de toi comme à l’accoutumée,
Je vais le cœur en paix te regarder dormir.




MON FILS



« Lorsque l’enfant paraît… » Que j’aime ce poème.
Quand je le déclamais, dans mes jeunes printemps,
Je me voyais alors, héroïne moi-même,
Veillant, le cœur battant, auprès d’un berceau blanc.

Par la grâce du ciel, j’avais donné naissance
Au plus beau des bébés que l’on eût jamais vu.
Regardant sommeiller cette fleur d’innocence,
Je le parais déjà de toutes les vertus.

Il serait généreux, attentionné, aimable,
Chasserait de mes yeux les brumes de l’ennui.
Vivant les jours bénis d’un amour ineffable,
Il serait tout pour moi, je serais tout pour lui.

Je guiderais ses pas des premières années.
Je sècherais ses joues quand il aurait pleuré.
Plus tard, beaucoup plus tard, ma quête terminée,
C’est lui qui soutiendrait mes pas mal assurés.

Si j’ai cessé de croire aux rêves trop fragiles,
Je ne regrette rien de ce que j’ai vécu.
Pourtant, au creux des nuits, lorsque tout est tranquille,
Je pense à cet enfant que je n’ai jamais eu.






L’INDRE


Je suis l’Indre jolie, nonchalante et sereine,
Enlaçant tendrement l’accueillante Touraine,
Qui fière de ses bois, ses clochers, ses châteaux,
Les fait se refléter au miroir de mes eaux.

Je suis à ce qu’on dit une rivière sage.
Pourtant, certains hivers, noyant le paysage,
D’humeur un peu folâtre, et bravant l’interdit,
Je vagabonde un brin en sortant de mon lit.

Mais printemps revenu, aux premières lueurs,
Alors que le soleil déchire l’aube grise,
Assis sur son pliant, mon ami le pêcheur
S’en vient tremper le fil dans l’onde qui s’irise.

J’héberge volontiers canards et poules d’eau.
J’offre des abris sûrs aux petits des oiseaux.
De l’effronté coucou, j’ai le premier appel.
Je capture les nues qui dansent dans le ciel.

Je suis collier d’argent au cou de la Touraine.
Harpe des matins clairs que le vent fait chanter.
Je suis l’Indre jolie, nonchalante et sereine.
Je suis passé, présent, je suis l’éternité.






PONCTUATION

Une virgule,
Enfermée dans une bulle
Par un auteur indigne,
Essayait de rattraper
Un point à la ligne
Qui s’était échappé.

Elle escalada une majuscule,
Descendit un point d’exclamation,
Retomba sur un tréma,
Rebondit sur un point d’interrogation,
Trébucha sur une cédille,
Se raccrocha à un point de suspension,
Et plutôt mal à l’aise,
S’arrêta entre deux parenthèses.

Le point, qui ne bougeait point
Prit un accent grave,
Et dit à un tiret :
« Avant que je ne t’apostrophe,
Ouvre un peu les guillemets,
Sinon jamais,
Cette pauvre virgule minuscule
Qui déambule 
De-ci, de-là
Ne me rattrapera »

L’accent circonflexe,
Sans complexes,
Déclara d’un accent aigu
Qu’ils étaient déjà trop à l’étroit
Et qu’un de plus ….
Ce à quoi le point répondit :
« Puisqu’il en est ainsi,
Je prendrai la vagabonde sous mon toit. »
Ce qu’il fit ma foi de bon cœur.

Et maintenant,
Que vais-je faire de ce point-virgule,
Dit l’auteur ?






COLERE

Je ne supporte plus, s’écria la grammaire,
L’usage que l’on fait de mon vocabulaire.
Je sens l’impérieux sentiment de rejet
Quand j’entends malmener le verbe et le sujet.

La télé en fournit le meilleur des exemples.
Le bon ton, la rigueur ont déserté le temple.
On use sans pudeur de mots crus et vulgaires.
De cette mode là, je ne me flatte guère.

Sans parler des journaux, de ce langage écrit
Qui me fait m’indigner et pousser les hauts cris.
Vois comment sont traités mes pauvres participes.
On en a, c’est flagrant, oublié les principes.

Quant à mon orthographe, ô chère méconnue,
Elle est mon grand souci, ma quête continue.

Te parlerai-je enfin de ma conjugaison,
De mon plus-que-parfait, de ma négation,
Laquelle a disparu du langage parlé,
Qu’on ne prononce plus. Mais jusqu’où vont aller
Ce manque de savoir, cette carence extrême
Qui me rendent souvent importune à moi-même ?
Qui saura partager mes craintes, mes émois ?
Quand pourrai-je à nouveau être fière de moi ?

De l’école voisine un rire s’envolait. 
Le cœur lourd de chagrin, la grammaire pleurait.






CONTEMPLATION

Je n’oublierai jamais ce matin de l’avril.
Alors que le soleil s’en revenait d’exil,
Pour faire sans témoins ma marche coutumière,
J’avais porté mes pas au bord de la rivière.

L’Indre ce matin là était pailletée d’or.
Des lambeaux de brouillard s’effilochaient encor.
Le petit bois frileux s’éveillait peu à peu
Aux premiers pépiements des hôtes de ces lieux.

Le coucou plus hardi offrait ses vocalises.
Les roseaux frémissaient, caressés par la brise.
Les canards régataient avec les poules d’eau.
La nature attendrie disait le renouveau.

Il me semblait alors être seule en ce monde,
Rendant grâces au ciel de pouvoir prolonger
Ces instants de bonheur, d’émotion profonde,
Qu’en ce jour de printemps je n’ai pu partager.

Je suis restée longtemps en extase, immobile,
Prisonnière du temps et de cette beauté.
Et j’eus le sentiment, en regagnant la ville,
Que j’avais dérobé un peu d’éternité.





RIRE 

Rire, a dit Rabelais, est le propre de l’homme,
Car lui seul peut ainsi exprimer sa gaîté.
Un gag, une grimace, il en faut peu en somme
Pour créer ces moments de franche hilarité

Mais nul ne réagit de la même manière
Que son père, son frère ou le fils du voisin.
Il est mille façons de rire ses chimères.
Il n’est qu’une façon de rire pour chacun.

Charmant rire effronté de la jeune nymphette.
Celui bien plus discret de l’enfant de Marie.
Joli rire perlé de la grande coquette.
Petit rire nerveux de celle qu’on marie.

Rire du bon vivant, homérique, sonore.
Ricanement amer de l’amant éconduit.
Rire épais du fêtard que l’on entend encore
Quand se sont déchirés les voiles de la nuit.

Rire sain du public pour une pièce drôle.
Fou rire de l’acteur qui vient de bafouiller.
Trilles, pizzicati, ainsi le veut le rôle
De la diva riant à gorge déployée

Ah !je ris, de me voir si belle en ce miroir….

Il n’est rien de meilleur que d’éclater de rire.
Foin de rire sous cape ou derrière le main.
Et comme Rutebeuf en son temps l’eût pu dire,
« Se voir mourir de rire, ah ! Quelle belle fin ! »






ELLE

Elle s’est endormie, ma féline aux yeux verts.
Elle s’est endormie par un beau matin clair,
Riche de chants d’oiseaux, de soleil et de fleurs.
Depuis ce matin là, il fait froid dans mon cœur.

J’ai partagé sa vie tout juste dix-neuf ans.
Je l’avais recueillie, pauvre chaton tremblant,
Pleurant son infortune et sa peine profonde,
Sa peur du lendemain et sa crainte du monde.

Lorsque tout attendrie je la pris dans mes bras,
Ce fut le coup de foudre, et elle m’adopta.
Je ne vous dirai pas tout ce que je sais d’elle.
Ce fut une compagne adorable et fidèle,
Enchantant chaque jour de ma vie solitaire.
Mais qui garda toujours un peu de son mystère.

C’était pour que je l’aime une raison de plus.
Les magiques moments que d’elle je connus
Resteront à jamais gravés dans ma mémoire.
Rien qu’un chat, direz-vous. Mais quelle belle histoire !

Elle s’est endormie, ma féline aux yeux verts.
Elle s’est endormie par un beau matin clair,
Me laissant le cœur lourd et triste désormais.
C’est l’unique chagrin qu'elle me fit jamais.




PARESSE

Le ciel est menaçant, le baromètre en berne.
Les feuilles du bouleau s’en vont vers leur destin.
Mini soleil voilé, dans le petit jour terne,
Le globe de la rue n’est pas encore éteint.

De gros nuages gris ont fait pleurer les roses,
Si bas qu’on les dirait à portée de la main.
Journée sans embellie, paysage morose,
Il en sera ainsi au moins jusqu’à demain.

C’est le moment rêvé pour couper le portable,
Sans rendez-vous prévus, sans horaire établi.
Pour paresser enfin sans se sentir coupable,
La grisaille du temps, quel meilleur alibi ?

Oublier tout un jour orages, violences,
Vivre en marge de tout, loin du monde et du bruit.
Assouvir sans témoins ce besoin de silence
Si pesant quelquefois, si propice aujourd’hui.

Savourer à loisir l’exquise solitude.
N’avoir rien à penser, personne à recevoir.
Calme plat de l’esprit, douce béatitude,
Quiétude du cœur, si prompt à s’émouvoir

Si d’aventure, ami, du paisible ermitage,
Vos pas toujours pressés empruntent le chemin,
Sur la porte d’entrée, vous lirez ce message :
« Pas visible aujourd’hui, à vous revoir demain ».






LE MERLE ET LA COLOMBE

Un merle était amoureux fou
D’une colombe au chant si doux,
Que sitôt qu’elle roucoulait,
Son cœur vers elle s’envolait.

Il était timide, et jamais,
Il n’avait depuis qu’il l’aimait
Osé lui faire un brin de cour
Pour lui avouer son amour.

Un jour pourtant, il s’enhardit,
Vola vers la colombe, et dit :
« Vois mon ardeur, vois mon émoi,
Voici mon cœur, veux-tu de moi «?

La belle, le prenant de haut,
Lui répondit : « Vilain moineau,
Avant que trop tu ne t’épanches,
Ne vois-tu pas que je suis blanche,
Et que ton plumage est tout noir ?
Désolée de te décevoir,
Mais tu n’as pas la moindre chance,
Nous avons trop de différences.

Un peu surpris par cet éclat,
Le merle pourtant s’entêta.
Il sut si bien vanter ses charmes
Que la belle rompit les armes
Et ne jura plus que par lui.
Ils ont eu quatre enfants depuis,
Deux roucoulants, deux sifflotants,
Et ils s’aiment toujours autant

Quand l’amour chante sa romance,
Ne parlez pas de différences.






LE CLOWN

Sous le grand chapiteau d’un cirque de province,
Pailleté, embrasé par l’or des projecteurs,
Au milieu de la piste, une silhouette mince
Attire les regards de tous les spectateurs.

Crâne de carton peint, touffes de cheveux roux,
Gros nez rouge d’api et pommettes vermeilles,
Bouche cernée de blanc fendue jusqu’aux oreilles,
C’est Monseigneur le clown qui paraît devant vous.

Un pantalon trop long plisse sur ses chevilles.
Du veston étriqué aux revers bien trop grands
S’échappe un vieux foulard, misérable guenille,
Qui jusqu’à ses genoux pend lamentablement.
Ses souliers sans lacets baillent de la semelle
Et le font trébucher sitôt qu’il fait un pas.
Le joli numéro qu’il vient de faire là !

Il sait jouer, siffler, jouer du violoncelle,
Du cor, de la trompette et du bandonéon,
Fait de l’acrobatie sur un petit vélo,
Maintient en équilibre un énorme ballon,
Qui bondit drôlement sur un mince jet d’eau.

Il casse des assiettes et fait le grand écart.
Roulement de tambour, voici l’apothéose.
Et quand dans un grand cri, tout le public explose,
On lit dans ses yeux doux, alourdis par le fard,
Beaucoup d’étonnement et de reconnaissance,
Comme s’il s’excusait d’être tant applaudi.
Puis il quitte à regret les grands et les petits
Sur un dernier accord, un dernier pas de danse.

Merci, Monsieur le clown, Auguste attendrissant.
Qu’à l’usure du temps, ton étoile subsiste.
Nous pourrons rire encor à tes jeux innocents.
Et jusqu’à te revoir, salut ! Salut, l’artiste !






LA RONFLETTE

Ça commence d’abord par un tout petit bruit.
Un doux frémissement, un léger friselis.
Puis, petit à petit, ça enfle crescendo.
L’heureux mortel qui dort, bien à plat sur le dos
Respire un peu plus fort, sa poitrine se gonfle,
Sa bouche se détend, et c’est parti…il ronfle !

Son aimable moitié, allongée près de lui,
Elle bien éveillée, ainsi que chaque nuit,
Croit pour y remédier avoir tout essayé.
Les soupirs éloquents, les poings dans l’oreiller,
Le corps sur le côté, le nez pincé, les gifles,
Alors à bout de nerfs, excédée, elle siffle.

Ça s’arrête un moment. Mais bientôt ça repart.
Et la pauvre victime, épuisée, l’œil hagard,
N’a pas d’autre recours, afin d’y échapper,
Que d’aller au salon, choir sur le canapé.
Cependant qu’au dehors se lève le soleil,
Elle sombre, elle aussi, dans un profond sommeil.

C’est alors que l’époux, frais et dispos déjà,
La réveille et lui dit : « Qu’est-ce que tu fais là ?
Pourquoi, ma douce amie, faire ainsi chambre à part ?
Aurais-tu fait, dis-moi, un vilain cauchemar ?
Quant à moi je n’ai pas dû bouger de la nuit.
Si tu savais, chérie, comme j’ai bien dormi !




TRIBUT

Un soir que malgré moi, je cédais à l’ennui,
J’ai relu de Musset les immortelles NUITS.
L’infortuné poète y clame sa souffrance,
Ses tourments, ses regrets et sa désespérance.

Lui qui éperdument quêta le doux partage,
N’a pu de ses amours éviter le naufrage.
Plaie de l’âme et du cœur, affligeante blessure,
Dont il garda toujours la cruelle morsure.

Poète mal-aimé, qui fis pleurer ta lyre,
Tu connus le chagrin plus qu’on ne saurait dire,
Faisant à l’être aimé reproches légitimes,
Exaltant ta douleur en des pages sublimes.

Toi qui dépeins si bien ce que l’amour promet,
Tu n’atteignis jamais les célestes sommets.
Tu dus, le cœur brisé, rendre souvent les armes,
Mais que de purs joyaux nous devons à tes larmes.



LE VIEUX CHÊNE

C’était un chêne vieux, il avait bien cent ans.
Il en avait connu des hivers, des printemps,
Renaissant chaque année à la sève nouvelle,
En donnant plus d’ombrage, et des feuilles plus belles.
Il était des oiseaux le refuge béni,
Et quand venait l’avril, à la saison des nids,
Fraîchement reverdi par Madame Nature,
Il berçait dans ses bras les frêles créatures.

Les premières amours s’y donnaient rendez-vous,
Échangeaient des serments sous son feuillage doux,
Et sur son tronc noueux, pour leur porter bonheur,
Ils s’en venaient graver leurs prénoms dans un cœur.
Il était pour beaucoup symbole de beauté.
Il portait dans ses flancs toute l’éternité.

Et puis, un certain soir, l’homme fit un discours :
« Il ne sert plus à rien, il nous vole le jour,
Il cache le soleil, tient beaucoup trop de place,
On doit le supprimer, il faut que ça se fasse.
Ce sera cent fois mieux pour la communauté,
De construire un parking, quand il aura sauté. »

Alors, ils sont venus. Le chêne centenaire
A combattu longtemps la hache meurtrière.
Mais torturé, vaincu, renonçant à la vie,
S’est abîmé au sol dans un cri d’agonie.
Bien sûr, ils l’ont construit, leur parking. Mais, vois-tu,
D’aucuns pensent encor au géant abattu.
Et sur le ciment froid, là où battait son cœur,
Il y a chaque jour un gros bouquet de fleurs.




VOCATION

Écoute la plainte obsédante
De la colombe dans le bois.
Le cœur de la forêt mouvante
Que trouble le cerf aux abois.

Entends la fraîche cascatelle
De l’eau vive du vieux moulin,
Le cri aigu de l’hirondelle
Dans l’azur d’un matin de juin.

Vois sur le chêne centenaire
Le jade des nouveaux bourgeons.
L’opale de l’astre lunaire
Sur les pierres de ce donjon.

Hume l’odeur de la fougère
Après l’orage bienfaisant.
L’étrange parfum de la terre
Quand revient l’automne apaisant.

Chante la rivière éternelle,
La blondeur des blés dans les champs,
La splendeur de l’aube nouvelle,
Les flammes du soleil couchant.

Aime les brouillards de septembre,
L’âcre senteur des feux de bois,
Les frimas du mois de décembre,
La neige recouvrant le toit.

Si tu ressens toutes ces joies,
Si tu en as grand appétit,
Alors il faut que tu me croies,
Tu seras poète, petit.




AUTOMNALE

L’été s’en est allé aux dernières vendanges.
Chaque soir le soleil se meurt un peu plus tôt.
Le bleu du ciel pâlit. Le merle et la mésange
Ont déjà déserté la fontaine aux oiseaux.

Le grand chêne attristé laisse pleurer ses feuilles
Que le vent plus hardi conduit à leur trépas.
Elles ont recouvert le sol qui les recueille
D’un tapis mordoré qui craque sous les pas.

L’abeille ne boit plus au calice des roses.
Le papillon de mai ne s’éveillera pas.
Fatigué, le jardin paresse, se repose,
Avant que d’affronter décembre et ses frimas.

L’hirondelle a rejoint des aurores lointaines.
La fumée sur le toit danse au rythme du vent.
Quand la brume du soir emprisonne la plaine,
Le vol des souvenirs s’alanguit doucement.






LA ROSE DE NOVEMBRE


Il n’est plus belle fleur qu’une rose d’automne,
Quand elle sait déjà que ses jours sont comptés,
Et que près de sa fin, généreuse, elle donne
Encor plus de parfum qu’aux beaux jours de l’été.

Dans le brouillard léger d’une aube de novembre,
Quand les oiseaux frileux ne savent plus chanter,
Elle va défroisser sa robe d’or et d’ambre,
Et s’offrir aux regards dans toute sa beauté.

Mais un souffle de vent la blesse, la défeuille.
Sitôt qu’il a séché ses larmes de rosée,
Elle cache ses joues dans son écrin de feuilles,
Pour vivre encor un peu, encor une journée.

Ô toi qui ne sais pas combien est éphémère
La rose qui s’endort et va vers son trépas,
Si tu passes près d’elle au jardin de ta mère,
Je t’en supplie, enfant, non ! Ne la cueille pas !

Laisse la retenir la vie qui l’abandonne,
Suivre des vols d’oiseaux glissant dans le ciel clair.
Il n’est plus belle fleur qu’une rose d’automne
Qui se meurt doucement aux premiers jours d’hiver.




CREPUSCULE

Le soleil, tout pareil à une grosse orange
S’abîme lentement dans le gris de l’étang.
De sauvages couleurs et des lueurs étranges
Envahissent le ciel dans le jour finissant.

C’est l’heure où le grand cerf et la biche vont boire,
Alors que la forêt peu à peu s’assombrit.
L'heure où le vagabond, seul en son purgatoire,
Accélère le pas pour trouver un abri.

Dans la maison douillette aux persiennes fermées,
On dresse le couvert, on tire les rideaux.
La grande flaque d’or de la lampe allumée
Peint le visage heureux, penché sur un berceau.

Du jardin assoupi on a fermé les grilles.
Vont s’endormir la rose et le petit souci.
Les oiseaux attristés, blottis sous la charmille
Voient venir à regret les ombres de la nuit.

La brume, peu à peu, gomme le paysage.
Au firmament, là-bas, une étoile se pend.
Le soleil est enfin au terme du voyage,
Il vient de se noyer dans le gris de l’étang.



(C) Renée Jeanne Mignard



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