Joachim du Bellay
(1522-1560)  

 

"Du Bellay est le maître des images nocturnes dans la légèreté du ciel d'Anjou. Il paraît soudain écrasé par le monde, sa froideur et ses ruines; il nous dit comme Musset, ses illusions déçues et comme, Musset, toujours, il se réveille le fouet à la main. Du Bellay est noble : il passe le front penché et le visage baigné de larmes à l'ombre des forêts centenaires et, tout à coup il jette autour de lui des regards irrités. De tous les poètes du XVIème siècle, il est celui qui se tient le plus prêt du mystère et s'en va d'une allure souple et dédaigneuse, vers le lointain rivage où les mortels ordinaires ne pourront jamais aborder."

Kléber Haedens
Une Histoire de la Littérature française
Grasset 1970
 

 

 

 

 

 

 

Doulcin, quand quelquefois je vois ces pauvres filles

Qui ont le diable au coprs, ou le semblent avoir,
D’une horrible façon corps et tête mouvoir,
Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles : 

Quand je vois les plus forts se retrouver débiles,
Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir,
Et quand même j’y vois perdre tout leur savoir

Ceux qui sont en votre art tenus des plus habiles : 

Quand effroyablement écrier je les oy,
Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,
Tout le poil me hérisse, et ne sait plus que dire.

 Mais quand je vois un moine avecques son latin
Leur tâter haut et bas le ventre et le tétin,
Cette frayeur se passe et suis contraint de rire. 

 

Je hais plus que la mort un jeune casanier,
Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de fêtes,
Et craignant plus le jour qu'une sauvage bête,
Se fait en sa maison lui-même prisonnier.

Mais je ne puis aimer un vieillard voyager,
Qui court deçà, delà, et jamais ne s'arrête,
Ainsi, des pieds moins léger que léger de la tête,
Ne séjourne jamais non plus qu'un messager.

L'un sans se travailler en sûreté demeure,
L'autre, qui n'a de repos jusques à tant qu'il meure,
Traverse nuit et jour mille lieux dangereux;

L'un passe riche et sot heureusement sa vie,
L'autre, plus souffreteux qu'un pauvre qui mendie,
S'acquiert en voyageant un savoir malheureux.

............

(Recueil : Les Regrets)

France, mère des arts, des armes et des lois

France, mère des arts, des armes et des lois, 
Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle :
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle, 
Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m'as pour enfant avoué quelquefois, 
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ? 
France, France, réponds à ma triste querelle. 
Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j'erre parmi la plaine, 
Je sens venir l'hiver, de qui la froide haleine 
D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las, tes autres agneaux n'ont faute de pâture, 
Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure :
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

 



  C'était ores, c'était qu'à moi je devais vivre.

C'était ores, c'était qu'à moi je devais vivre,
Sans vouloir être plus que cela que je suis,
Et qu'heureux je devais de ce peu que je puis
Vivre content du bien de la plume et du livre.

Mais il n'a plu aux dieux me permettre de suivre
Ma jeune liberté, ni faire que depuis
Je vécusse aussi franc de travaux et d'ennuis,
Comme d'ambition j'étais franc et délivre.

Il ne leur a pas plu qu'en ma vieille saison
Je susse quel bien c'est de vivre en sa maison,
De vivre entre les siens sans crainte et sans envie :

Il leur a plu (hélas) qu'à ce bord étranger
Je visse ma franchise en prison se changer,
Et la fleur de mes ans en l'hiver de ma vie.

Les regrets (1558)



- Heureux qui comme Ulysse


Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Ou comme celui-là qui conquit la Toison,
Et puis est retourné plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province et beaucoup davantage?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine.

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.

                                  ...........

Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure et le point

Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure et le point,
Et malheureuse soit la flatteuse espérance,
Quand pour venir ici j'abandonnai la France :
La France, et mon Anjou, dont le désir me point.

Vraiment d'un bon oiseau guidé je ne fus point,
Et mon cœur me donnait assez signifiance
Que le ciel était plein de mauvaise influence,
Et que Mars était lors à Saturne conjoint.

Cent fois le bon avis lors m'en voulut distraire,
Mais toujours le destin me tirait au contraire :
Et si mon désir n'eût aveuglé ma raison,

N'était-ce pas assez pour rompre mon voyage,
Quand sur le seuil de l'huis, d'un sinistre présage,
Je me blessai le pied sortant de ma maison ?

                                ...........


Cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire

Cent fois plus qu'à louer on se plaît à médire :
Pour ce qu'en médisant on dit la vérité,
Et louant, la faveur, ou bien l'autorité,
Contre ce qu'on en croit, fait bien souvent écrire.

Qu'il soit vrai, pris-tu onc tel plaisir d'ouïr lire
Les louanges d'un prince ou de quelque cité,
Qu'ouïr un Marc Antoine à mordre exercité
Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?

S'il est donques permis, sans offense d'aucun,
Des moeurs de notre temps deviser en commun,
Quiconque me lira m'estime fol ou sage :

Mais je crois qu'aujourd'hui tel pour sage est tenu,
Qui ne serait rien moins que pour tel reconnu,
Qui lui aurait ôté le masque du visage.




Baiser 

Quand ton col de couleur rose 
Se donne à mon embrassement 
Et ton oeil languit doucement 
D'une paupière à demi close, 

Mon âme se fond du désir 
Dont elle est ardemment pleine 
Et ne peut souffrir à grand'peine 
La force d'un si grand plaisir. 

Puis, quand s'approche de la tienne 
Ma lèvre, et que si près je suis 
Que la fleur recueillir je puis 
De ton haleine amboisienne, 

Quand le soupir de ces odeurs 
Où nos deux langues qui se jouent 
Moitement folâtrent et nouent, 
Eventent mes douces ardeurs, 

Il me semble être assis à table 
Avec les dieux, tant je suis heureux, 
Et boire à longs traits savoureux 
Leur doux breuvage délectable. 

Si le bien qui au plus grand bien 
Est plus prochain, prendre ou me laisse, 
Pourquoi me permets-tu, maîtresse, 
Qu'encore le plus grand soit mien? 

As-tu peur que la jouissance 
D'un si grand heur me fasse dieu? 
Et que sans toi je vole au lieu 
D'éternelle réjouissance? 

Belle, n'aie peur de cela, 
Partout où sera ta demeure, 
Mon ciel, jusqu'à tant que je meure, 
Et mon paradis sera là. 




Je vis haut élevé sur colonnes d'ivoire

Je vis haut élevé sur colonnes d'ivoire,
Dont les bases étaient du plus riche métal,
A chapiteaux d'albâtre et frises de cristal,
Le double front d'un arc dressé pour la mémoire.

A chaque face était portraite une victoire,
Portant ailes au dos, avec habit nymphal,
Et haut assise y fut sur un char triomphal
Des empereurs romains la plus antique gloire.

L'ouvrage ne montrait un artifice humain,
ais semblait être fait de cette propre main
Qui forge en aiguisant la paternelle foudre.

Las, je ne veux plus voir rien de beau sous les cieux,
Puisqu'un oeuvre si beau j'ai vu devant mes yeux
D'une soudaine chute être réduit en poudre.


 
 

Retour au Portail

 

 

 Compteur Général