Comme pour les Poètes Actuels et d'autres Pages des Siècles passés, ce siècle va disposer d'une Galerie ouvrant ses Pages sur chacun des Grands Poètes qui ont marqué ce dix-neuvième siècle.
Bonne lecture à vous et bon plaisir !

Arthur Rimbaud

 J. M de Heredia

Alfred de Musset 

A de Lamartine 

Victor Hugo

Charles Baudelaire

Théophile Gautier

A. de Vigny

J. Lucien Deumier

Paul Verlaine

Desbordes - Valmore

Gérard de Nerval

Jean Goudezki

Guillaume Appolinaire

Tristan Corbière

Sully - Prudhomme

Théodore de Banville

Paul Géraldy

Florian

Guy de Maupassant

Honoré de Balzac

Charles Cros

Alphonse Allais

DIVERS

Chateaubriand

Henri de Latouche

Barbey D'Aubervilly

Jules Renard

Henri Cantel


Henri Cantel

(1825-1878)

 

LE CLITORIS 

Le clitoris en fleur, que jalousent les roses,
Aspire sous la robe, à l'invincible amant ;
Silence, vent du soir ! taisez-vous, cœurs moroses !
Un souffle a palpité sous le blanc vêtement.

Béatrix, Héloïse , Eve, Clorinde , Elvire ,
Héroïnes d'amour, prêtresses de l'art pur,
Chercheuses d'infini, cachez-vous de l'azur !

D'astre en astre montez, aux accents de la lyre
Loin des soupirs humains ; plus haut, plus haut encor,
Volez, planez, rêvez parmi les sphères d'or !

Le printemps fait jaillir les effets hors des causes ;
La lune irrite, ô mer ! ton éternel tourment,
Et le désir en flamme ouvre amoureusement
Le clitoris en fleur qui jalouse les roses



Jules Barbey D’Aubervilly
(1807-1889)




 La Maîtresse Rousse

Je pris pour maître, un jour, une rude Maîtresse,
Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion !
Je l'aimais ardemment, - âprement, - sans tendresse,
Avec possession plus qu'adoration !
C'était ma rage, à moi ! la dernière folie
Qui saisit, - quand, touché par l'âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie...
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu'il s'en va baissant dans le cœur !

Je l'aimais et jamais je n'avais assez d'elle !
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d'enfer, à l'ivresse mortelle,
Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !
Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette,
Ces beaux feux qu'autrefois j'allumais d'un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
Et, puisqu'il faut mourir, que je meure, ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar ! »

Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu'elle enflammait encor,
J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l'or !
Et c'étaient des baisers !... Jamais, jamais vampire
Ne suça d'une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais !

Et je sentais alors ta foudroyante haleine
Qui passait dans la mienne et, tombant dans mon cœur,
Y redoublait la vie, en effaçait la peine,
Et pour quelques instants en ravivait l'ardeur !
Alors, Fille de Feu, maîtresse sans rivale,
J'aimais à me sentir incendié par toi
Et voulais m'endormir, l'air joyeux, le front pâle,
Sur un bûcher brillant, comme Sardanapale,
Et le bûcher était en moi !

" Ah ! du moins celle-là sait nous rester fidèle, -
Me disais-je, - et la main la retrouve toujours,
Toujours prête à qui l'aime et vit altéré d'elle,
Et veut dans son amour perdre tous ses amours ! "
Un jour elles s'en vont, nos plus chères maîtresses ;
Par elles, de l'Oubli nous buvons le poison,
Tandis que cette Rousse, indomptable aux caresses,
Peut nous tuer aussi, - mais à force d'ivresses,
Et non pas par la trahison !

Et je la préférais, féroce, mais sincère,
A ces douces beautés, au sourire trompeur,
Payant les cœurs loyaux d'un amour de faussaire...
Je savais sur quel cœur je dormais sur son cœur !
L'or qu'elle me versait et qui dorait ma vie,
Soleillant dans ma coupe, était un vrai trésor !
Aussi ce n'était pas pour le temps d'une orgie,
Mais pour l'éternité, que je l'avais choisie :
Ma compagne jusqu'à la mort !

Et toujours agrafée à moi comme une esclave,
Car le tyran se rive aux fers qu'il fait porter,
Je l'emportais partout dans son flacon de lave,
Ma topaze de feu, toujours près d'éclater !
Je ressentais pour elle un amour de corsaire,
Un amour de sauvage, effréné, fol, ardent !
Cet amour qu'Hégésippe avait, dans sa misère,
Qui nous tient lieu de tout, quand la vie est amère,
Et qui fit mourir Sheridan !

Et c'était un amour toujours plus implacable,
Toujours plus dévorant, toujours plus insensé !
C'était comme la soif, la soif inexorable
Qu'allumait autrefois le philtre de Circé.
Je te reconnaissais, voluptueux supplice !
Quand l'homme cherche, hélas ! dans ses maux oubliés,
De l'abrutissement le monstrueux délice...
Et n'est - Circé ! - jamais assez, à son caprice,
La Bête qui lèche tes pieds !

Pauvre amour, - le dernier, - que les heureux du monde,
Dans leur dégoût hautain, s'amusent à flétrir,
Mais que doit excuser toute âme un peu profonde
Et qu'un Dieu de bonté ne voudra point punir !
Pour bien apprécier sa douceur mensongère,
Il faudrait, quand tout brille au plafond du banquet,
Avoir caché ses yeux dans l'ombre de son verre
Et pleuré dans cette ombre, - et bu la larme amère
Qui tombait et qui s'y fondait !

Un soir je la buvais, cette larme, en silence...
Et, replongeant ma lèvre entre tes lèvres d'or,
Je venais de reprendre, ô ma sombre Démence !
L'ironie, et l'ivresse, et du courage encor !
L'Esprit - l'Aigle vengeur qui plane sur la vie -
Revenait à ma lèvre, à son sanglant perchoir...
J'allais recommencer mes accès de folie
Et rire de nouveau du rire qui défie...
Quand une femme, en corset noir,

Une femme... Je crus que c'était une femme,
Mais depuis... Ah ! j'ai vu combien je me trompais,
Et que c'était un Ange, et que c'était une Ame,
De rafraîchissement, de lumière et de paix !
Au milieu de nous tous, charmante Solitaire,
Elle avait les yeux pleins de toutes les pitiés.
Elle prit ses gants blancs et les mit dans mon verre,
Et me dit en riant, de sa voix douce et claire
" Je ne veux plus que vous buviez ! "

Et ce simple mot-là décida de ma vie,
Et fut le coup de Dieu qui changea mon destin.
Et quand elle le dit, sûre d'être obéie,
Sa main vint chastement s'appuyer sur ma main.
Et, depuis ce temps-là, j'allai chercher l'ivresse
Ailleurs... que dans la coupe où bouillait ton poison,
Sorcière abandonnée, ô ma Rousse Maîtresse !
Bel exemple de plus que Dieu dans sa sagesse,
Mit l'Ange au-dessus du démon !

(Poussières)



 

 

 

 

 

Henri de Latouche   
(1785-1851)

Hédéra

Anna, soyez l’arbuste aux vivantes racines
Qui sur un débris mort jette un printemps nouveau.
Venez parer mon deuil et verdir mes ruines ;
Le lierre aime un vieux chêne, un désert, un tombeau.
 
Frais comme vous, le lierre à travers les épines
Glisse , et conquiert lui seul un antique château ;
Où, confondu là-bas aux mousses enfantines
Il invite à s’asseoir deux amis du coteau.
 
Venez : j’abriterai contre les vents, les grêles,
Vos jours, et le trésor de vos boutons si frêles
Pour de jeunes amours qu’il fleurisse demain. 

Viens t’appuyer sur moi dans ta conscience altière…
Quand tu devrais briser, comme fait l’autre lierre,
Pour t’en former un sol, le dur ciment romain.

 


François-René de Chateaubriand 
(1768-1848)


Les Adieux 
(Tableaux de la Nature) 


Le temps m'appelle : il faut finir ces vers. 
A ce penser défaillit mon courage. 
Je vous salue, ô vallons que je perds ! 
Écoutez-moi : c'est mon dernier hommage. 
Loin, loin d'ici, sur la terre égaré, 
Je vais traîner une importune vie ; 
Mais quelque part que j'habite ignoré, 
Ne craignez point qu'un ami vous oublie. 
Oui, j'aimerai ce rivage enchanteur, 
Ces monts déserts qui remplissaient mon cœur 
Et de silence et de mélancolie ; 
Surtout ces bois chers à ma rêverie, 
Où je voyais, de buisson en buisson, 
Voler sans bruit un couple solitaire, 
Dont j'entendais, sous l'orme héréditaire, 
Seul, attendri, la dernière chanson. 
Simples oiseaux, retiendrez-vous la mienne ? 
Parmi ces bois, ah ! qu'il vous en souvienne. 
En te quittant je chante tes attraits, 
Bord adoré ! De ton maître fidèle 
Si les talents égalaient les regrets, 
Ces derniers vers n'auraient point de modèle. 
Mais aux pinceaux de la nature épris, 
La gloire échappe et n'en est point le prix. 
Ma muse est simple, et rougissante et nue ; 
Je dois mourir ainsi que l'humble fleur 
Qui passe à l'ombre, et seulement connue 
De ces ruisseaux qui faisaient son bonheur. 

 



Nous Verrons

Le passé n'est rien dans la vie,
Et le présent est moins encor ; 
C'est à l'avenir qu'on se fie 
Pour donner joie et trésor. 
Tout mortel dans ses yeux devance 
Cet avenir où nous courrons ; 
Le bonheur est espérance ; 
On vit, en disant : nous verrons.

Mais cet avenir plein de charmes, 
Qu'en est-il lorsqu'il est arrivé ? 
C'est le présent qui, de nos larmes,
Matin et soir est abreuvé ! 
Aussitôt que s'ouvre la scène 
Qu'avec ardeur nous désirons, 
On bâille, on la regarde à peine ; 
On vit, en disant : nous verrons.

Ce vieillard penche vers la terre : 
Il touche à ses derniers instants ; 
Y pense-t-il ? Non : il espère 
Vivre encore soixante-dix ans. 
Un docteur, fort d'expérience, 
Veut lui prouver que nous mourrons ; 
Le vieillard rit de la sentence 
Et meurt, en disant : nous verrons.

Valère et Damis n'ont qu'une âme,
C'est le modèle des amis.
Valère en un malheur réclame
La bourse et les soins de Damis :
" Je viens à vous, ami si tendre,
Ou ce soir au fond des prisons...
- Quoi ! ce soir même ? - On peut attendre.
Revenez demain : nous verrons. "

Nous verrons est un mot magique 
Qui sert dans tous les cas fâcheux. 
Nous verrons, dit le politique ; 
Nous verrons, dit le malheureux. 
Les grands hommes de nos gazettes, 
Les rois du jour, les fanfarons, 
Les faux amis, les coquettes, 
Tout cela vous dit : nous verrons.

 

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Le Sylphe
 
 Paul Valery
 

Ni vu ni connu
Je suis le parfum
Vivant et défunt
Dans le  vent venu
Ni vu ni connu
Hasard ou génie ?
A peine venu
La tâche  est finie
Ni lu ni compris ?
Aux meilleurs esprits
Que d'erreurs  promises !
Ni vu ni connu,
Le temps d'un sein nu
Entre deux chemises

 


 
Charles-Marie Leconte de Lisle 
(1818-1894)


La coupe

Prends ce bloc d'argent, adroit ciseleur. 
N'en fais point surtout d'arme belliqueuse,
Mais bien une coupe élargie et creuse 
Où le vin ruisselle et semble meilleur. 
Ne grave à l'entour Bouvier ni Pléiades, 
Mais le chœur joyeux des belles Ménades, 
Et l'or des raisins chers à l'œil ravi, 
Et la verte vigne, et la cuve ronde 
Où les vendangeurs foulent à l'envi, 
De leurs pieds pourprés, la grappe féconde. 
Que j'y voie encore Évoé vainqueur, 
Aphrodite, Éros et les Hyménées, 
Et sous les grands bois les vierges menées 
La verveine au front et l'amour au cœur 

 

Requies

Comme un morne exilé, loin de ceux que j'aimais,
Je m'éloigne à pas lents des beaux jours de ma vie,
Du pays enchanté qu'on ne revoit jamais.
Sur la haute colline où la route dévie
Je m'arrête, et vois fuir à l'horizon dormant
Ma dernière espérance, et pleure amèrement.

O malheureux ! crois-en ta muette détresse :
Rien ne refleurira, ton cœur ni ta jeunesse,
Au souvenir cruel de tes félicités.
Tourne plutôt les yeux vers l'angoisse nouvelle,
Et laisse retomber dans leur nuit éternelle
L'amour et le bonheur que tu n'as point goûtés.

Le temps n'a pas tenu ses promesses divines.
Tes yeux ne verront point reverdir tes ruines ;
Livre leur cendre morte au souffle de l'oubli.
Endors-toi sans tarder en ton repos suprême,
Et souviens-toi, vivant dans l'ombre enseveli,
Qu'il n'est plus dans ce monde un seul être qui t'aime.

La vie est ainsi faite, il nous la faut subir.
Le faible souffre et pleure, et l'insensé s'irrite ;
Mais le plus sage en rit, sachant qu'il doit mourir.
Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite,
Et là, sans nul souci de la terre et du ciel,
Repose, ô malheureux, pour le temps éternel !


L'anathème

Si nous vivions au siècle où les Dieux éphémères 
Se couchaient pour mourir avec le monde ancien, 
Et, de l'homme et du ciel détachant le lien, 
Rentraient dans l'ombre auguste où résident les Mères ;

Les regrets, les désirs, comme un vent furieux, 
Ne courberaient encor que les âmes communes ; 
Il serait beau d'être homme en de telles fortunes, 
Et d'offrir le combat au sort injurieux.

Mais nos jours valent-ils le déclin du vieux monde ? 
Le temps, Nazaréen, a tenu ton défi ; 
Et pour user un Dieu deux mille ans ont suffi, 
Et rien n'a palpité dans sa cendre inféconde.

Heureux les morts ! L'écho lointain des chœurs sacrés 
Flottait à l'horizon de l'antique sagesse ; 
La suprême lueur des soleils de la Grèce 
Luttait avec la nuit sur des fronts inspirés :

Dans le pressentiment de forces inconnues, 
Déjà plein de Celui qui ne se montrait pas, 
Ô Paul, tu rencontrais, au chemin de Damas, 
L'éclair inespéré qui jaillissait des nues !

Notre nuit est plus noire et le jour est plus loin. 
Que de sanglots perdus sous le ciel solitaire ! 
Que de flots d'un sang pur sont versés sur la terre 
Et fument ignorés d'un éternel témoin !

Comme l'Essénien, au bout de son supplice, 
Désespéré d'être homme et doutant d'être un dieu, 
Las d'attendre l'Archange et les langues de feu, 
Les peuples flagellés ont tari leur calice.

Ce n'est pas que, le fer et la torche à la main,
Le Gépide ou le Hun les foule et les dévore, 
Qu'un empire agonise, et qu'on entende encore 
Les chevaux d'Alarik hennir dans l'air romain.

Non ! le poids est plus lourd qui les courbe et les lie ; 
Et, corrodant leur cœur d'avarice enflammé, 
L'idole au ventre d'or, le Moloch affamé 
S'assied, la pourpre au dos, sur la terre avilie.

Un air impur étreint le globe dépouillé 
Des bois qui l'abritaient de leur manteau sublime ; 
Les monts sous des pieds vils ont abaissé leur cime ; 
Le sein mystérieux de la mer est souillé.

Les Ennuis énervés, spectres mélancoliques, 
Planent d'un vol pesant sur un monde aux abois ; 
Et voici qu'on entend gémir comme autrefois 
L'Ecclésiaste assis sous les cèdres bibliques.

Plus de transports sans frein vers un ciel inconnu, 
Plus de regrets sacrés, plus d'immortelle envie ! 
Hélas ! des coupes d'or où nous buvions la vie 
Nos lèvres ni nos cœurs n'auront rien retenu !

Ô mortelles langueurs, ô jeunesse en ruine, 
Vous ne contenez plus que cendre et vanité ! 
L'amour, l'amour est mort avec la volupté ; 
Nous avons renié la passion divine !

Pour quel dieu désormais brûler l'orge et le sel ? 
Sur quel autel détruit verser les vins mystiques ? 
Pour qui faire chanter les lyres prophétiques 
Et battre un même cœur dans l'homme universel ?

Quel fleuve lavera nos souillures stériles ? 
Quel soleil, échauffant le monde déjà vieux, 
Fera mûrir encor les labeurs glorieux 
Qui rayonnaient aux mains des nations viriles ?

Ô liberté, justice, ô passion du beau, 
Dites-nous que votre heure est au bout de l'épreuve, 
Et que l'Amant divin promis à l'âme veuve 
Après trois jours aussi sortira du tombeau !

Éveillez, secouez vos forces enchaînées, 
Faites courir la sève en nos sillons taris ; 
Faites étinceler, sous les myrtes fleuris, 
Un glaive inattendu, comme aux Panathénées !

Sinon, terre épuisée, où ne germe plus rien 
Qui puisse alimenter l'espérance infinie, 
Meurs ! Ne prolonge pas ta muette agonie, 
Rentre pour y dormir au flot diluvien.

Et toi, qui gis encor sur le fumier des âges, 
Homme, héritier de l'homme et de ses maux accrus, 
Avec ton globe mort et tes Dieux disparus,
Vole, poussière vile, au gré des vents sauvages !

(Poèmes Barbares)


DIVERS




 

Dernière mise à jour : lundi 12 février 2007