같같같같같

같같같같같

 

Louis Bouilhet   
(1822-1869)


Europe

Quand, sur le grand taureau, tu fendais les flots bleus,
Vierge phnicienne, Europe toujours belle,
La mer, soumise au Dieu, baisait ton pied rebelle,
Le vent n'osait qu' peine effleurer tes cheveux !

Un amant plus farouche, un monstre au cou nerveux
T'emporte, maintenant, dans sa course ternelle ;
La rafale, en fureur, te meurtrit de son aile ;
La vague, ton flanc pur, colle ses plis baveux !

Tes compagnes, de loin, pleurent sur le rivage,
Et, jetant leur prire l'ocan sauvage,
Dans la paix du Pass veulent te retenir.

Mais tu suis, travers l'immensit sans bornes,
Ple, et les bras crisps l'airain de ses cornes,
Ce taureau mugissant qu'on nomme l'Avenir !...

 




Jean Moras 
(1856-1910)
(recueil: le plerin passionn)


Le judicieux conseil

Pourquoi cette rage, 
ma chair, tu ne rves 
Que de carnage, 
De baisers !
Mon me te regarde, 
En tes joutes, hagarde :
Mon me ne veut pas 
De ces foltres pas. 
Aussi, parmi cette flamme, 
Que venez-vous faire, 
mon me ! 
Ah, laissez 
Vos bouquets d'ancolie, 
Et faites de faon
Que l'on vous oublie.



Paul-Jean TOULET 
1867-1920 
(recueil : Contrerimes) 

Nocturne

mer, toi que je sens frmir 
A travers la nuit creuse, 
Comme le sein d'une amoureuse 
Qui ne peut pas dormir ;

Le vent lourd frappe la falaise...
Quoi ! si le chant moqueur 
D'une sirne est dans mon c쐕r -
c쐕r, divin malaise.

Quoi, plus de larmes, ni d'avoir 
Personne qui vous plaigne... 
Tout bas, comme d'un flanc qui saigne,
Il s'est mis pleuvoir.

 

Le march, d'Abert Samain (1858-1900)

Sur la petite place, au lever de l'aurore,
Le march rit joyeux, bruyant, multicolore,
Ple-mle talant sur ses trteaux boiteux
Ses fromages, ses fruits, son miel, ses paniers d'쐕fs,
Et, sur la dalle o coule une eau toujours nouvelle,
Ses poissons d'argent clair, qu'une pre odeur rvle.
Mylne, sa petite Alid par la main,
Dans la foule se fraie avec peine un chemin,
S'attarde chaque tal, va, vient, revient, s'arrte,
Aux appels trop pressants parfois tourne la tte,
Soupse quelque fruit, marchande les primeurs
Ou s'loigne au milieu d'insolentes clameurs.
L'enfant la suit, heureuse ; elle adore la foule,
Les cris, les grognements, le vent frais, l'eau qui coule,
L'auberge au seuil bruyant, les petits nes gris,
Et le pav jonch partout de verts dbris.
Mylne a fait son choix de fruits et de lgumes ;
Elle ajoute un canard vivant aux belles plumes !
Alid bat des mains, quand, pour la contenter,
La mre donne enfin son panier porter.
La charge fait plier son bras, mais dj fire,
L'enfant part sans rien dire et se cambre en arrire,
Pendant que le canard, discordant prisonnier,
Crie et passe un bec jaune aux treilles du panier.


 

 

LOUIS-HONOR Frchette 

          pote Canadien 1839-1908

                     Niagara


L'onde majestueuse avec lenteur s'coule ;
Puis, sortant tout coup de ce calme trompeur,
Furieux, et frappant les chos de stupeur,
Dans l'abme sans fond le fleuve immense croule.

C'est la Chute ! son bruit de tonnerre fait peur
Mme aux oiseaux errants, qui s'loignent en foule
Du gouffre formidable o l'arc-en-ciel droule
Son charpe de feu sur un lit de vapeur.

Tout tremble ; en un instant cette norme avalanche
D'eau verte se transforme en monts d'cume blanche,
Farouches, perdus, bondissant, mugissant...

Et pourtant, mon Dieu, ce flot que tu dchanes,
Qui brise les rochers, pulvrise les chnes,
Respecte le ftu qu'il emporte en passant.

Oiseaux de neige, 1880

 

 

Gaston Cout (1880-1911)


Je suis descendu bien souvent
Jusqu'au cabaret o l'on vend
L'ivresse trop brve;

J'ai fix le ciel toil
Mais le ciel, hlas ! m'a sembl
Trop haut pour mon rve.

 

GUEUX 

Un soir d'hiver, quand de partout,
Les corbeaux s'enfuient en droute,
Dans un foss de la grand'route,
Prs d'une borne, n'importe o
Pleurant avec le vent qui blesse
Leurs petits corps chtifs et nus,
Pour souffrir des maux trop connus,

 


Les gueux naissent

Pour narguer le destin cruel,
Le Dieu d'en haut qui les protge
En haut de leur berceau de neige
Accroche une toile au ciel
Qui met en eux sa chaleur vive,
Et, comme les oiseaux des champs,
Mangeant le pain des bonnes gens
Les gueux vivent.

Puis vient l'ge o, sous les haillons,
Leur c쐕r bat et leur sang fermente,
O, dans leur pauvre me souffrante,
L'amour tinte ses carillons
Et dit son ternel pome ;
Alors blonde fille et gars brun,
Pour endolorir leur chagrin
Les gueux s'aiment !

Mais bientt, et comme toujours,
- Que l'on soit riche ou misrable -
L'amour devient intolrable
Et mme un poison leurs jours,
Et sous tous leurs pas creuse un gouffre :
Alors, quand ils se sont quitts,
Pour les petits qui sont rests
Les gueux souffrent
 

 

Dernire mise jour : samedi 20 mai 2006