Agnès Schnell

 

 

 

 

 

 

 

 

A quoi ça rime d'écrire tout le temps
de saisir des étincelles
et de se brûler les doigts ?

On est à l'écoute
de l'impalpable
de la mouvance
ou emporté par des élans
qui laissent sans voix.
Ca rime à quoi ? 

On n'ose toucher la cicatrice
ou la fissure
ou tout ce qui ressemble
aux faiblesses humaines. 

Ca rime à quoi d'écrire
tout le temps
contre l'oubli
contre le nœud
sans qu'un geste n'arrête
la mécanique qui languit
et se grippe ?

Naît alors une danse
une vague de mots
une tempête de sons
et de sens
qui submerge et saisit…



 

 


Chimère

A trop frôler les cimes
on n'était
qu'un oiseleur
de vocables piégés
à peine accordés.

On se cachait
pour décliner les voyelles
on les mâchait
jusqu'à l'insipide
on s'arrêtait parfois
sur une page pour rêver.

Voici un chant de l'illusoire
moderato ma non troppo
pour qu'il étouffe
le masque défaillant
pour qu'il tisse et mêle
mots et silences
notes et souffles
à tous ces visages
à tous ces regards
et nous tire d'en haut.

Voici les roches envoûtantes
nimbées de maléfices
refusant aux arbres
leur solidité
l'eau
dont les remous entraînent
plus d'une image
à peine fixée
et ce chant illusoire
pour allégeance
à une indifférente divinité.



 

 




Echos 

Il ne suffit pas de dire 
mais de marteler 
de creuser de fixer 
les mots pour qu’ils 
prennent racine 
pour qu’ils dérangent 
et provoquent. 

Il ne suffit pas de voir 
ni de sentir ou de croire 
ou d’imaginer 
il faut se dresser 
dans l’énigme 
dans la patience 
la lenteur et le temps 
et oser crier contre 
tout ce qui fait obstacle. 

Il ne suffit pas de commencer 
mais de rejoindre 
d’atteindre enfin. 
Il ne suffit pas de seulement vivre 
mais d’être tantôt source 
tantôt braises 
fraction d’espace et d’oubli.


 

 

 




Infinités

 

En mon pays suis en terre lointaine…
François Villon

Ce qui a été fermé
scellé dans la violence
ce qui a été poussé
enfoncé enfoui
doit remonter parfois.

Ce qui a été masqué
pour se soustraire
aux invisibles fissures
à l’invasion des pensées termites
doit aborder parfois.

Sur la peau l’abrasion
des jours de barbarie
des méandres du sang 
rouge amarante
sur la peau les sillons
le vague…

Ce qui a été conçu
dans la violence
doit s’étioler s’anéantir
comme les songes
et se défaire
doucement
hors de nous.

Ce qui nous a manqué
doit se planter droit
dans nos angles
ce qui nous a manqué
doit poindre soudain
crevant l’horizon
et grandir en nous
et danser en nous
contre l’effroi du vide
contre les peurs
dans l’infini du geste
sans cesse espéré.



 




Frontières

La barque ne porte plus.
Comment traverser ?
De l’autre côté
des appels lancinants.


Falaise.
Au pied une femme
immobile. 

Elle a imploré
le temps trompeur
scruté le vol des rapaces
large souple
la nuit ébranlée fissurée
l’obscur des sources…

Nulle réponse.

Maintenant hors des mots 
elle tente d’effacer le sang
mille fois maudit
qui l’a usée.

Elle attend.
Elle sait les baisers du sel
sur ses épaules sur son ventre.
Elle sait les spasmes 
tels des rêves mort-nés
dont on ne guérit pas.

Elle sait les bavures 
les hoquets
le pourrissement près des récifs.
Les lointains fuyants
les phares errant 
vers des îles à genoux.

Elle sait le pourpre des violences
la buée des paroles 
les gouffres de silence
et le sang qui bat aux tempes
jusqu’à l’égarement.

Elle sait les ponts
sur l’eau rapide
les voûtes végétales
leurs mystères sonores
l’estuaire toujours reculant
l’amour et ses orages
soudain lassés.

Elle ne parle plus.
Elle sait le rire étranglé
le grondement des âmes
et les fêlures
miroirs brisés lézardes.
Elle sait la nuit véhémente
les routes oublieuses
les lagunes frontières
entre ses rêves et le réel.

Elle est tout au-dedans
de son oméga ombreux.

 

 

 



Nuit

  J’évite encore la mort en écrivant un poème
Alain Borne


Gravées dans le béton
ou sur l’écorce
les traces résistent.

La nuit est venue tôt
sur le ciel trop bas.
L’eau gronde
près des arbres hauts.
L’odeur des fruits
migre lentement
vers une autre saison.
On pense aux sources qui naissent
et s’éloignent 
sans nous apaiser.

On reprend le livre usé
le dialogue avec le poète 
mort
depuis des ans.

Son chant ses mots
tissent une toile
parfois juste un filin 
qui nous retient.

Sa voix sourde
cherche à nous joindre.
Ses poèmes
nous atteignent
froissés de fébrilité.

La nuit parfumée de bleu
et d’ombres marines
veille sur le monde vieillissant.
Plaintes d’insectes
soupirs de limon
la sève court
de l’un à l’autre,
d’un nœud à l’autre 
se reposant.

La nuit vient pour mourir
tout comme nous.
Sur un disque irisé 
nos traces gravées
disent nos racines
celles des jours
où la pluie était magicienne
et notre vie
amour illimité.

 

   
       
       
       






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